Chronique

«Terres partagées» : un manifeste pour réinventer l’agriculture en collectif

Demain dans la main. Coordonné par Lola Keraron, «Terres partagées» explore une vingtaine d’expériences de fermes collectives pour mieux sortir de l’agro-industrie. Un ouvrage nourri de reportages et d’analyses, qui pose une question centrale : «Comment reprendre la main sur nos besoins essentiels et cultiver une forme d’autonomie collective ?»
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En France, un·e agriculteur·ice se suicide tous les deux jours. Endettement chronique, isolement, pression productiviste… les raisons sont nombreuses. Alors, face à ce tragique constat, comment réinventer l’agriculture ? Comment éviter que les fermes non reprises soient rachetées pour agrandir celles déjà existantes ? Comment faire du travail agricole un levier d’insertion pour des populations précarisées ou migrantes ? Surtout, comment sortir d’un modèle qui épuise à la fois les sols et celles et ceux qui les cultivent ?

Lola Keraron publie «Terres partagées. Des fermes collectives pour sortir de l’agro-industrie». © Le Passager clandestin et Silence

C’est à toutes ces questions que tente de répondre Terres partagées. Des fermes collectives pour sortir de l’agro-industrie (Le passager clandestin et Silence, février 2025). Cet essai a été coordonné par Lola Keraron, ingénieure agronome connue pour son appel à «déserter», lancé à ses camarades d’AgroParisTech en 2022. Il a été écrit par Nicholas Bell, Clara Courdeau, Léa Finke, Aoife Hopkins, Sarah Nouvellon, Aghnès Ploteny, Maureen Prisker, Pauline Roignant, Gaëlle Ronsin et Noé Sotto. Et il rassemble une série de reportages au sein d’une vingtaine de fermes qui expérimentent d’autres manières de produire, de décider et de vivre ensemble. Car «si la transformation de notre modèle agricole exige un véritable mouvement social et un travail d’éducation populaire, ces initiatives ouvrent, chacune à leur manière, de précieuses brèches dans le mur agro-industriel», rappelle l’autrice.

Des fermes communes aux fermes sociales

Fermes communes, fermes partagées, fermes solidaires, fermes pirates ou encore fermes sociales : le livre est chapitré selon ces cinq types de collectifs, avec pour chacun plusieurs exemples détaillés ainsi que la présentation d’un réseau paysan particulièrement inspirant. Quelle forme juridique ? Quelle organisation du travail ? Quelle gouvernance ? Autant de questions et de réponses différentes selon les espaces, les personnes impliquées ou le but recherché.

Ainsi, alors que la plupart des fermes cherchent l’équilibre économique, d’autres vivent grâce aux subventions avec un objectif : l’agriculture comme levier d’insertion sociale. D’autres encore expérimentent des formes de vie plus radicales, hors du monde capitaliste : travail non salarié, mise en commun des ressources, articulation entre production agricole et engagement militant.

La ferme peut ainsi devenir un lieu d’accueil pour des personnes migrantes, un espace d’apprentissage pour des néo-paysan·nes ou un terrain de lutte contre un projet d’aménagement jugé destructeur. Avec, partout, la même volonté : sortir de l’isolement et rompre avec la logique productiviste.

Des outils concrets pour repenser notre rapport à la terre

Au-delà des récits, l’ouvrage se veut pratique. Chaque portrait précise la localisation des fermes et fournit des contacts, afin de favoriser la mise en réseau et la circulation des savoirs. L’objectif est clair : faire de ces expériences des sources d’inspiration, mais aussi des lieux de formation et de transmission.

Sans angélisme, Terres partagées aborde aussi les difficultés : tensions internes, précarité financière, épuisement militant. Certaines fermes présentées ont d’ailleurs cessé d’exister, preuve que l’expérimentation comporte sa part d’incertitude. Ces échecs, loin d’affaiblir la démonstration, en soulignent la dimension profondément politique : inventer d’autres formes agricoles demande du temps, des alliances et un rapport renouvelé à la terre comme bien commun.

À la fois enquête de terrain, boîte à outils et manifeste, ce livre s’adresse autant à celles et ceux qui envisagent de se lancer dans l’aventure agricole qu’aux consommateur·ices désireux·ses de comprendre ce qu’ils et elles mangent et de soutenir des alternatives concrètes. Une lecture stimulante, qui rappelle que l’agriculture peut redevenir un projet collectif et un horizon d’émancipation.

«Terres partagées. Des fermes collectives pour sortir de l’agro-industrie», coordonné par Lola Keraron, Le Passager clandestin et Silence, février 2026, 192 pages, 18 euros.

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