Mars 2023. À Sainte-Soline, la contestation d’une mégabassine vire au drame. Des milliers de grenades lancées par les forces de l’ordre, des centaines de blessé·es, une sidération durable chez les militant·es anti-bassines. Pour les journalistes Fabien Benoit et Nicolas Celnik, une question surgit immédiatement : comment un projet de stockage d’eau a-t-il pu justifier un tel déferlement de violence ? Et surtout, que protège-t-on avec autant d’ardeur ?
De cette scène fondatrice naît une enquête au long cours, menée de territoire en territoire, du Marais poitevin aux stations thermales, de Marseille à Barcelone. Très vite, une évidence s’impose : les mégabassines ne sont qu’un symptôme. Derrière elles, un système et des intérêts économiques puissants et, en filigrane, un État qui arbitre rarement en faveur du bien commun.

Publié en avril 2026 aux éditions Les Liens qui libèrent, Les Assoiffeurs. Enquête sur ces entreprises qui accaparent notre eau documente cette captation progressive de l’eau par une poignée d’acteurs industriels, au détriment des écosystèmes et des usages collectifs.
Une cartographie des responsables
L’enquête commence naturellement par l’agriculture, qui concentre à elle seule 58% de la consommation d’eau en France. Mais très vite, de nouveaux «assoiffeurs» se dessinent, plus discrets, parfois invisibles.
Les auteurs les classent en quatre catégories. D’abord les «intouchables», ces exploitants de maïs irrigué, protégés par des décennies de politiques agricoles productivistes. Puis les «marchands», embouteilleurs d’eau minérale qui privatisent une ressource publique pour la revendre à prix d’or. Viennent ensuite les «outsiders», ces data centers dont l’expansion fulgurante repose sur une consommation d’eau largement sous-estimée. Enfin, les «pompiers pyromanes» : ces entreprises censées dépolluer l’eau, mais qui déploient des technologies gourmandes en énergie et aux effets parfois contestés.
Le point commun de ces acteurs tient moins à leur secteur qu’à leur position : tous bénéficient, à des degrés divers, d’un soutien politique, d’un laisser-faire réglementaire ou d’arrangements discrets. Et tous participent à une même fiction : celle d’une ressource inépuisable, dont l’usage intensif resterait sans conséquence.
Défaire les récits dominants
Ce que montre Les Assoiffeurs, c’est moins une série de dérives isolées qu’un enchevêtrement de décisions politiques, de choix industriels et de récits qui convergent vers une même issue : la privatisation d’un bien vital.
Car, insistent les auteurs, «ce n’est pas la raréfaction de l’eau qui cause les tensions, mais des rapports de force politiques qui se cristallisent autour de la question de l’eau, attisés par la soif de quelques acteurs économiques». La crise de l’eau est une crise de répartition, de gouvernance, de pouvoir, et parler de «guerre de l’eau» relève du contresens. Ce qui se joue, écrivent-ils, ressemble davantage à une «guerre contre l’eau», menée par ceux qui en tirent profit, au détriment des milieux et des populations.
Reste une question : combien de temps ce modèle pourra-t-il tenir, alors que les sécheresses s’intensifient et que les conflits d’usage se multiplient ? Les alternatives existent, rappellent Fabien Benoit et Nicolas Celnik. Mais elles supposent de rompre avec l’ordre établi, et avec les intérêts qui le verrouillent.
«Les Assoiffeurs. Enquête sur ces entreprises qui accaparent notre eau», Fabien Benoit et Nicolas Celnik, Les Liens qui Libèrent, avril 2026, 272 pages, 21,80 euros.