Portrait

«Héritière» d’Éric Piolle, ex-cheffe d’entreprise : qui est Laurence Ruffin, la nouvelle maire de Grenoble

Grenoble cause. Nouvelle tête de l’écologie politique municipale et première femme maire de Grenoble, Laurence Ruffin entend appliquer dans sa ville d’adoption quelques méthodes tirées de ses années à la tête d’une entreprise coopérative. Vert l’a rencontrée.
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L’effervescence de la campagne et de l’élection n’est pas encore tout à fait retombée. «Lorsque nous sommes arrêtés par des habitants, tout le monde nous félicite. On a un peu l’impression que tout le monde a voté pour nous», en rigole Laurence Ruffin, pas dupe. Dans le bureau dont elle vient de prendre possession traînent déjà quelques dossiers qu’elle n’a pas fini de traiter. La feuille de route des 100 premiers jours doit être finalisée, les fonctions de chaque élu·e ne sont pas encore définies… «La semaine a déjà été longue», sourit la nouvelle maire de Grenoble (Isère), lorsque nous la rencontrons, ce mercredi.

Laurence Ruffin, le 27 mars, quelques heures avant son élection officielle en tant que maire de Grenoble, lors du conseil municipal d’installation. © Martin Delacoux/Vert

À l’hôtel de ville, le premier conseil de la mandature a été houleux et interminable, vendredi 27 mars. Les deux groupes d’opposition se sont écharpés. Celui de La France insoumise contre celui de la droite, dont la liste avait été menée par l’ancien maire, Alain Carignon. Condamné pour corruption en 1996, l’ancien ministre de Jacques Chirac a annoncé se retirer de la vie politique à l’issue du second tour, et a laissé le rôle de chef de l’opposition de droite à Clément Chappet.

«Je m’attendais à cette tension, nous sommes dans la suite de la campagne, quelque part, souffle Laurence Ruffin. J’espère que le spectacle sera plus honorable à l’avenir. Et j’emploiespectacleà dessein, car il y a quelque chose de cet ordre.» Pas la meilleure façon de commencer un mandat, que Laurence Ruffin veut placer sous le signe de la coopération et d’un changement de méthode. Une ligne de crête à trouver, alors qu’elle s’inscrit dans la continuité des deux mandats d’Éric Piolle (Les Écologistes), élu de 2014 à 2026, dont le bilan est rejeté par une partie de la population. Pendant le conseil municipal d’installation, Clément Chappet n’a pas manqué d’attaquer Laurence Ruffin sur ce point : «Vous avez passé cette élection en planquant le bilan d’Éric Piolle dont vous êtes l’héritière […] Il faut que les Grenoblois comprennent qu’ils vont vivre un troisième mandat d’Eric Piolle, en encore plus chaotique.»

Si, à 48 ans, Laurence Ruffin est une nouvelle venue en politique, son nom est déjà connu. Son grand frère, François Ruffin, est député de la Somme depuis 2017. Après avoir été proche de La France insoumise, il est maintenant à la tête de son parti, Debout. Laurence Ruffin, que son frère se plaît à appeler «la meilleure de la famille», n’est de son côté pas encartée, même si elle se dit proche du parti Les Écologistes. Elle a mis un pied dans ce monde après la pandémie de Covid-19, quand elle a commencé à s’engager dans le mouvement coopératif au niveau national.

Ex-dirigeante d’entreprise

Tout commence en 2009, lorsqu’elle devient présidente-directrice générale de la société coopérative et participative (une Scop) Alma, un éditeur de logiciels grenoblois détenu à 100% par ses salarié·es. À la tête de l’entreprise, elle fait plusieurs choix forts, entre le refus de sous-traiter une partie de l’activité, malgré une pression de ses client·es d’alors, ou l’organisation de formations sur les questions environnementales pour l’ensemble des salarié·es, chose rare dans les années 2010.

Laurence Ruffin et Éric Piolle, désormais ancien maire (Les Écologistes) de Grenoble, le 27 mars. © Martin Delacoux/Vert

Laurence Ruffin pourrait parler des heures de ce modèle coopératif qui lui tient à cœur, «où l’argent est au service des projets à long terme, où les gens sont vraiment au cœur des projets». Avec leurs 80 000 emplois, les entreprises du secteur ne pèsent pas lourd dans l’économie française. «Mais, en même temps, c’est l’un des seuls modèles vraiment alternatifs dans la société, ce qui le rend intéressant», assure l’édile locale. En 2022, elle est donc élue vice-présidente de la Confédération générale des Scop et des SCIC (sociétés coopératives d’intérêt collectif), et travaille notamment avec l’ancien candidat socialiste à la présidentielle Benoît Hamon.

Elle commence à faire du plaidoyer intensif pour ce modèle d’organisation alternatif, qu’elle juge solide et intéressant dans un moment de crise. «J’allais à l’Assemblée nationale pour défendre le monde associatif et coopératif à chaque présentation budgétaire. Avec tous les succès que l’on connaît», rit jaune la nouvelle édile. Elle s’engage aussi au Cese, le Conseil économique, social et environnemental. En donnant toujours l’exemple qu’elle connaît le mieux, celui d’Alma, dont elle vante le peu de turn-over et d’absentéisme au sein de l’entreprise, et où les inégalités de salaires vont seulement de 1 à 2,4. Un ratio très faible par rapport aux autres entreprises du secteur informatique.

Avant Alma, il y a eu une classe préparatoire au prestigieux lycée Louis-le-Grand, puis la non moins reconnue Essec Business School. Un parcours sans fausse note, mais quelque peu subi : «À l’école, cela se passait bien, je ne me posais pas trop de questions. Et puis, à l’Essec, on m’a dit que le mieux était de faire du conseil en stratégie, c’est donc ce que j’ai fait.» Une période de deux ans stimulante intellectuellement, mais qui manquait de sens à son goût. «C’était un peu le mythe de Sisyphe. Chaque dimanche soir, je me disais : “Ah, c’est ça ma vie”, et je repartais pour la semaine…»

Sa conversion à l’écologie est progressive, et se fait notamment au sein de l’Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac), où elle commence à se poser la question de la soutenabilité du modèle de la croissance dans un monde aux ressources finies. Suivent la Convention des entreprises pour le climat, qu’elle rejoint avec son entreprise Alma, et des temps de formation pour acquérir le bagage scientifique nécessaire pour comprendre les enjeux écologiques. Et l’élue de citer encore les conversations avec sa fille sur le climat, qui les conduisent toutes les deux à devenir végétariennes.

Baignades, pistes cyclables et santé

À la tête de Grenoble, celle qui se décrit comme une «militante coopérative» défend nombre de projets qui veulent répondre à l’urgence écologique. Pendant la campagne, il a beaucoup été question de sa volonté de rendre l’Isère baignable. «C’est une des mesures qui a marqué, sans que cela soit vraiment prévu», assure-t-elle. La France insoumise, qui a opéré une fusion technique au second tour avec la liste de Laurence Ruffin, a vertement critiqué cette mesure, jugée hors sol. «Mais nous allons la porter, car c’est un projet qui est pour moi à la fois écologique et social», pour lutter contre les chaleurs estivales déjà particulièrement étouffantes dans la ville, assène la nouvelle maire. Au-delà de ce symbole, l’élue pousse pour prolonger le réseau Chronovélo, ces pistes cyclables larges et sécurisées ; veut rendre les transports en commun gratuits le week-end ; ou souhaite une tarification sociale de l’autopartage.

Laurence Ruffin veut surtout aller au-delà de ces mesures sur lesquelles sont attendu·es traditionnellement les écologistes pour réussir à embarquer les habitant·es : «Nous devons rattraper notre image sociale. Pendant la campagne, les habitants nous ont quand même beaucoup renvoyé la nécessité de revoir notre copie sur un certain nombre de sujets comme la sécurité ou les quartiers populaires.» Cette promesse d’attention portée aux quartiers populaires sera tout particulièrement surveillée par le groupe de La France insoumise et sa tête de liste, Allan Brunon. «Pour le moment ce n’est qu’un discours. Les quartiers populaires sont quasiment absents de la liste de Laurence Ruffin. Je ne pense donc pas qu’elle va faire une politique très différente de celle d’Éric Piolle. Nous allons devoir être vigilants», explique-t-il à Vert. La figure locale de LFI estime qu’il est «difficile de juger» la personnalité de la nouvelle maire, d’autant que, «pour le moment, le dialogue a été limité avec elle». Contacté, le groupe d’opposition de droite n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Pour la nouvelle maire, ce changement d’image passe notamment par le fait d’aborder des sujets écologiques sans forcément mettre le mot dessus. En commençant par les questions de santé, auxquelles les électeur·ices se sont montré·es attentif·ves pendant la campagne : «Je pense que c’est aussi ce qui a marché lors de la mobilisation contre la loi Duplomb. Elle était foncièrement écologiste, même si c’étaient les questions d’impact sur la santé qui ont d’abord mobilisé.»

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