
Sous l’immense barnum de ce bar new-yorkais, les chopes de bière versées à la chaîne, façon Oktoberfest, finissent par appeler la victoire. Vers 23h30 ce mardi, l’annonce de la bascule du Sénat sur la chaîne CNN est une bouffée d’air frais. Plusieurs centaines de sympathisant·es du DSA, les Socialistes démocrates d’Amérique, entament un «Fuck Donald Trump» tonitruant.
Toutes et tous se sont donné rendez-vous dans le quartier d’Astoria, pour suivre la soirée électorale des élections de mi-mandat aux États-Unis. «Je commence tout juste à m’autoriser à espérer, souffle Sumana Harihareswara, une sympathisante du DSA d’une quarantaine d’années, consultante dans l’industrie de la tech. Cette administration fédérale a déjà causé d’énormes dégâts à nos infrastructures scientifiques, à notre fonction publique, à notre réputation à l’international et à notre économie, dont les conséquences mettront des générations à être réparées.»
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«La démocratie et le futur de nos droits civiques étaient en jeu», renchérit Aaron Fernando, 26 ans, membre du DSA depuis 2019, qui voit en Donald Trump un «fasciste et un suprémaciste blanc».
La soirée se solde par l’obtention d’une majorité au Sénat et à la Chambre des représentants (la chambre basse aux États-Unis) pour le Parti démocrate. «Trump essuie un rejet historique», titre le quotidien Washington Post dans la nuit. Plus significatif encore, les démocrates ont remporté certains États acquis depuis des années aux conservateurs. On peut citer le Texas, avec la victoire de James Talarico ; le Kansas, avec celle d’Adam Hamilton ; l’Iowa, remporté par Josh Turek ; et l’Ohio, par Sherrod Brown. Dans le Maine, l’éternelle républicaine Susan Collins est éjectée par l’ancien syndicaliste Troy Jackson.

Dans une interview au New York Times cette nuit, le président Donald Trump s’est dit «tout à fait disposé» à accepter les résultats des élections de mi-mandat, ajoutant que la défaite de son parti était due au fait qu’il ne figurait pas sur le bulletin de vote. Une réaction pour le moins inattendue.
Le milliardaire républicain avait posé les jalons d’une contestation électorale depuis sa réinvestiture en janvier 2025. Il avait exigé de plus de 30 États qu’ils lui transmettent des listes d’électeurs : une demande sans précédent afin d’identifier de supposés «non-citoyens» inscrits sur les listes électorales.
Le 16 juillet dernier, dans une allocution présidentielle, il prétendait, sans en apporter la preuve, que 278 000 étranger·es étaient enregistré·es sur les listes et dénonçait des «vulnérabilités alarmantes» dans le système électoral étatsunien. Dans une analyse publiée une semaine avant le scrutin, le quotidien américain Washington Post avançait que «près de 600 comptes sur les réseaux sociaux, podcasts et autres médias en ligne, tous orientés à droite et bénéficiant d’une certaine notoriété, avaient publié plus de 7 000 déclarations remettant en question l’intégrité du scrutin depuis le début de l’année».
De retour dans le bar new-yorkais, sur une des tables en bois, des militant·es du DSA s’appliquent à coller les portraits des socialistes fraîchement élu·es sur une carte des États-Unis taille XXL. À l’occasion des midterms, le DSA a soutenu 131 candidat·es dans 30 États, dont dix à la Chambre des représentants. À New York, le mouvement a signé un tiercé gagnant avec Alexandria Ocasio-Cortez, surnommée AOC, élue représentante de la 14ème circonscription ; Claire Valdez, de la 7ème circonscription ; et Darializa Avila Chevalier, de la 13ème.

Le mouvement a le vent en poupe. Un sondage de l’institut Gallup publié en septembre indiquait que 43% des Américain·es avaient une opinion positive du socialisme, contre 36% en 2010. Cette adhésion est encore plus marquée chez les 18-34 ans, parmi lesquels 57% expriment une opinion favorable. Et cela se traduit par des records d’inscriptions au sein du parti. Alors que le DSA ne comptait que 6 000 membres en 2016, ses représentant·es ont annoncé avoir passé la barre de 120 000 membres en juillet dernier.
Ces chiffres dépassent ceux de l’âge d’or du socialisme américain, alimenté par l’afflux d’immigrant·es européen·nes pendant la révolution industrielle. À son apogée en 1912, le Parti socialiste américain d’Eugene Debs, une figure d’envergure nationale qui s’est présentée à plusieurs reprises aux élections présidentielles, comptait près de 113 000 membres.
Derrière la réussite du DSA se célèbre celle de l’aile gauche du Parti démocrate. Celle-ci s’était développée autour de la figure de Bernie Sanders au moment des primaires pour la présidentielle de 2016. Puis elle s’est fortifiée avec la première victoire d’AOC en 2018, avant de connaître un véritable essor avec le succès de Zohran Mamdani à la mairie de New York en novembre dernier.
«On tient vraiment à ramener le Parti démocrate à ses racines ouvrières, soutient lors de la nuit électorale Shawna Morlock, coprésidente d’un groupe de travail dédié aux élections, au sein du DSA de New York. Cette soirée est la preuve que lorsque des responsables politiques s’adressent aux ouvriers, on peut élargir l’électorat, mobiliser les jeunes, les locataires, les travailleurs et provoquer une renaissance de la gauche dans ce pays.»

«L’un des véritables enjeux de cette élection était d’agir pour que ces candidats plus progressistes commencent d’obtenir des nominations en dehors des grands centres urbains, bastions traditionnels du Parti démocrate. De mauvais résultats dans l’Amérique profonde auraient conforté ceux qui, au sein du parti, défendent la nécessité d’une ligne plus modérée pour élargir sa base électorale», estime le politologue David Hopkins, professeur au Boston College, dans le Massachusetts.
Mardi soir, l’aile gauche du parti a su s’émanciper des centres urbains. Plusieurs candidat·es soutenu·es par le DSA ont été élu·es à la Chambre des représentants dans le Michigan, le Colorado et la Pennsylvanie. Le démocrate ultra-progressiste Abdul El-Sayed a même remporté la bataille du Sénat dans le Michigan. «Ils sont devenus suffisamment puissants pour qu’on ne puisse plus simplement les ignorer et les marginaliser à l’échelle nationale», analyse David Hopkins.

Les républicains avaient pourtant fait de la diabolisation du socialisme – et par extension du Parti démocrate – leur principale stratégie électorale. «Ils emploient le terme “socialiste” pour désigner des extrémistes d’extrême gauche, anti-américains et porteurs d’idées étrangères et dangereuses, brouillant ainsi la frontière entre le socialisme démocratique, le marxisme et le communisme», ajoute le politologue. Ce mardi soir, outre-Atlantique, le rouge emblématique du Parti socialiste a éclipsé celui, plus tape-à-l’œil, du mouvement Maga (pour Make America great again, le slogan de Donald Trump). Alors que la foule commence à se disperser, un militant donne le mot de la fin : «Continuez à rejoindre les Socialistes démocrates d’Amérique : la bonne nuance de rouge.»










