«C’est un problème de santé publique» : en Turquie, les déchets plastiques européens polluent les sols et les cours d’eau

Poubelle la vie.
Hôte de la prochaine COP, du 9 au 20 novembre, le pays est la principale destination des déchets plastiques de l’Union européenne. Seuls environ 10% sont en réalité recyclés. À Adana, les entreprises de recyclage se débarrassent de l’excédent au détriment de la santé et de l’agriculture. Vert s’est rendu sur place.
Umut Özşimşek, membre de l’association écologiste Çukuravo, à Adana, le 17 octobre 2026. © Anne Legrand/Vert

L’odeur de plastique brûlé est prenante aux abords des champs d’oranges qui entourent Adana. La ville située en pleine région agricole de Çukurova, dans le sud de la Turquie, est connue pour ses agrumes et ses grenades qui font la fierté de toute une communauté. Mais ces plaines particulièrement fertiles sont aujourd’hui morcelées, entre rangées d’arbres fruitiers et imposants hangars cloisonnés appartenant aux entreprises de recyclage.

Derrière ces murs de plusieurs mètres de haut, on distingue les montagnes de déchets plastiques qui seront broyés, lavés, fondus et réutilisés. Un processus long auquel seule une infime partie des milliers de tonnes importées à Adana est destinée. Les 90% restants sont visibles aux alentours des usines, abandonnés ou en partie calcinés.

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Umut Özşimşek, membre de l’association écologiste Çukuravo, connaît bien les endroits où les industriels du plastique de la ville laissent leur surplus. Son association travaille pour documenter les pollutions dans la région afin de «créer une mémoire écologique».

En ce milieu du mois d’octobre, dans le quartier de Sakirpasa, en périphérie, des allées entières sont recouvertes de bouteilles, emballages et sachets. «Ici, ils en apportent chaque semaine», explique-t-il, parvenant à reconnaître certaines des marques étrangères récurrentes. «Ce plastique-là vient quasiment uniquement du Royaume-Uni. Ces déchets ne sont pas recyclables. Alors, soit ils les déversent dans l’eau, soit ils les brûlent, soit ils les abandonnent un peu partout dans la nature», soupire-t-il.

Poubelle de l’Europe

Le Royaume-Uni exporte la majorité du plastique arrivant à Adana, juste devant l’Union européenne. En 2018, la Chine – le plus gros importateur de plastique du monde à l’époque – décide de fermer ses portes aux cargaisons de déchets étrangers, provoquant un séisme dans l’industrie du recyclage. La Turquie émerge alors comme la nouvelle poubelle de l’Europe : pour sa proximité géographique et sa politique environnementale conciliante. Elle est aujourd’hui la première destination des déchets de l’UE. En 2025, 510 000 tonnes de plastiques européens y ont été envoyées en échange de 94 millions d’euros, un record.

Adana reçoit à elle seule 60% de l’ensemble du plastique importé en Turquie. Sa proximité avec le port industriel de Mersin, où arrivent les conteneurs de déchets européens, en a fait le centre de cette industrie. Selon Greenpeace Turquie, la ville compte plus de 170 usines de recyclage, certaines agréées par l’État mais d’autres travaillant en dehors du cadre légal.

À Adana, le plastique qui ne peut pas être recyclé est répandu sur les bords de route. © Anne Legrand/Vert

Berk Butan, responsable des campagnes économiques et sociales à Greenpeace Turquie, pense que l’agrément gouvernemental ne permet pas de garantir le respect de l’environnement : «Le problème, c’est que le niveau d’inspection ne semble pas suffisant pour empêcher ces entreprises de polluer. Elles se sentent probablement libres de le faire parce qu’elles ne sont soumises à aucun contrôle.»

Cet été, un rapport scientifique a mis en lumière un niveau de pollution plastique record dans la mer Méditerranée au large d’Alanya, à 130 kilomètres d’Antalya, où se tiendra la 31ème conférence mondiale (COP31) sur le climat. Les chercheur·ses ont directement mis en cause les usines d’Adana, dont les microplastiques se déversent dans le fleuve Seyhan, qui traverse la ville, puis dans la mer.

«Ils ont renforcé les contrôles après cela, raconte Berk Butan. Certaines usines se sont fait suspendre leur agrément ministériel.» Selon les dernières déclarations du ministère de l’environnement turc, douze établissements ont été fermés à la suite d’inspections menées à Adana en septembre. Sur l’ensemble du pays, 153,5 millions de livres turques (2,7 millions d’euros) d’amendes ont été infligées.

«Ils rejettent leurs eaux usées directement dans les canaux»

Le long des champs, à seulement quelques centaines de mètres des usines, des milliers de billes de microplastique flottent à la surface des rivières. Une pollution parfois involontaire, mais surtout liée au rejet des eaux usées utilisées pour laver les déchets avant leur seconde vie.

Pour Sedat Gündoğdu, biologiste marin et professeur à l’université Çukurova, auteur d’une étude publiée dans la revue Environmental monitoring and assessment sur la pollution des eaux d’Adana, les microplastiques rejetés par les usines de recyclage sont responsables de la dégradation de l’ensemble du système de traitement de la ville.

Son travail, réalisé début 2026, fait état d’une importante concentration de microplastiques dans les canaux d’irrigation d’Adana, utilisés pour l’agriculture maraîchère : «Ils rejettent leurs eaux usées directement dans les canaux. Ensuite les agriculteurs les utilisent comme source pour leurs champs», décrit-il. En recueillant des échantillons de trois conduits différents, d’abord en amont, puis en aval des usines de recyclage comme celle de Kemal Deniz – l’une des plus importantes de la région –, Sedat Gündoğdu montre que la concentration de microplastiques dans l’eau est jusqu’à 132 fois supérieure au niveau observé en amont. Sollicitée sur sa gestion des eaux usées, l’entreprise Kemal Deniz n’a pas donné suite à nos demandes.

L’un des cours d’eau testés par le professeur Sedat Gündoğdu, servant à l’irrigation des champs à Adana. © Anne Legrand/Vert

Certain·es agriculteur·ices choisissent d’éviter l’usage des canaux d’irrigation de la ville. Les champs de Berkay Ulular se trouvent à quelques kilomètres seulement des usines de recyclage : «Je vois la pollution autour et je sens l’odeur de plastique brûlé, explique le trentenaire issu de la troisième génération de maraîchers de sa famille. Mais mes champs ne sont pas touchés, comme je n’utilise pas l’eau.» Pour sa production de citrons et d’oranges, il utilise l’eau du lac artificiel Seyhan, situé au nord d’Adana, sur le fleuve éponyme.

«L’importation de déchets plastiques devrait être interdite au plus vite»

La combustion de matière plastique libère des gaz toxiques dans l’atmosphère, comme les dioxines et les particules fines. Celles-ci se propagent dans l’air et se déposent sur les cultures et les cours d’eau, entraînant de graves risques pour l’environnement ainsi que pour la santé des consommateur·ices et des habitant·es. Les personnes exposées au quotidien sont plus susceptibles de contracter des maladies respiratoires et cardiovasculaires, ainsi que des cancers.

À Adana, les usines se trouvent proches des quartiers les plus défavorisés de la ville, où vivent notamment les minorités kurdes et syriennes, selon Umut Özşimşek. «Ce n’est pas seulement un problème de pollution environnementale, mais de santé publique, insiste le militant. Pour moi, l’importation de déchets plastiques devrait être interdite au plus vite.»

La Turquie devrait cependant continuer à voir ces montagnes de plastiques arriver sur son territoire. À partir du 21 novembre 2026, l’entrée en vigueur d’une nouvelle réglementation de l’UE interdira l’envoi de déchets plastiques vers des pays non membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

En tant que pays membre, la Turquie verra donc sa position de première destination du plastique européen renforcée, avec une réglementation plus stricte. Pour Greenpeace Turquie, cette régulation pourrait être un rappel à l’ordre : «Si l’industrie souhaite importer davantage de déchets plastiques à l’avenir, elle devra agir avec prudence et veiller à ce que ces déchets soient propres.»

Combien d’années d’inaction ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

Les alertes des scientifiques sont à nouveau ignorées, en matière de pollution comme de climat, et notre gouvernement protège davantage les intérêts des industriels que notre santé et l’avenir de nos enfants.

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