
Après plus de huit années au pouvoir, le président socialiste du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, remettra son mandat en jeu le 29 novembre, lors des élections législatives. En position de force dans les sondages, le chef des conservateurs, Alberto Núñez Feijóo (Parti populaire, PP), fait figure de favori… mais pourrait dépendre de la formation d’extrême droite Vox pour gouverner.
Quatre communautés autonomes (Andalousie, Aragon, Castille-et-León et Estrémadure), l’équivalent ibérique de nos régions, sont aujourd’hui dirigées par des coalitions rassemblant la droite et l’extrême droite. Hostilité aux normes environnementales, détricotage des lois mémorielles, défense acharnée de la politique familiale… Hubert Peres, professeur émérite de science politique à l’université de Montpellier (Hérault) et auteur de La politique en Espagne (La Découverte, 2023), revient dans un entretien à Vert sur les mesures prises par le PP et Vox à l’échelle régionale.
Vert : le «cordon sanitaire» autour de l’extrême droite existe-t-il en Espagne ?
Hubert Peres. Le concept même de «cordon sanitaire» n’a jamais existé, car l’irruption de l’extrême droite est récente. Vox a été créé au milieu des années 2010 et n’a connu qu’un faible succès jusqu’en 2018. Dans un premier temps, le PP a été réticent à envisager un accord de gouvernement avec ce parti.

Mais il a fini par réaliser que, compte tenu de la transformation du système partisan espagnol, qui s’est beaucoup fragmenté, il n’avait aucune chance d’arriver au pouvoir et de gouverner sans l’appui de Vox, aussi bien au niveau des communautés autonomes que sur le plan national.
Quels sont les faits d’armes des régions dirigées par une coalition PP-Vox ?
Le principal acquis de Vox a été de remettre en question la loi sur la mémoire démocratique et sa tentative d’expulsion de tous les souvenirs du franquisme de la vie politique et culturelle espagnole. Le parti a réussi à faire voter ce qu’il appelle des lois de «concorde nationale» en refusant l’antinomie entre le franquisme et la démocratie.
Pourquoi Vox a-t-il fait des questions mémorielles l’un de ses principaux chevaux de bataille ?
Avant 2018, l’extrême droite existait de façon embryonnaire. L’une des explications à ce phénomène était la disqualification de l’extrême droite à la suite de la transition démocratique. Il est donc fondamental pour Vox de rompre avec ce discrédit du franquisme, de le revaloriser, pour se débarrasser de la tache morale qui pèse sur l’extrême droite.
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S’appuyer sur une expérience historique idéalisée de ce qu’était l’Espagne avant la démocratie lui permet aussi de se construire une image antisystème qui fonctionne auprès des jeunes – il arrive en tête chez les 18-25 ans. Beaucoup d’entre eux sont sensibles à ce discours selon lequel on n’allait pas si mal sous le franquisme, qu’il y avait de l’ordre, de la sécurité, de l’emploi, etc. Et qu’au contraire, le système démocratique a apporté nombre de difficultés.
D’autant plus que cela se conjugue avec un mouvement totalement opposé du côté de la gauche radicale. Si Vox récuse l’idée que le passage à la démocratie a été un progrès spéculaire, la gauche radicale considère que la transition n’a pas été un véritable passage à la démocratie parce qu’elle n’a pas suffisamment disqualifié la dictature.
La lutte contre l’immigration illégale est-elle le principal point de convergence entre les conservateurs et l’extrême droite ?
Lorsque Vox est apparu, l’immigration n’était pas le thème principal de son discours. Il l’a d’abord fondé sur l’anti-indépendantisme et l’unité de l’Espagne [dans le contexte de la tentative de sécession de la Catalogne en 2017, NDLR] ainsi que sur l’antiféminisme. Depuis, sa stratégie électorale a évolué. Pour gagner le vote des femmes, Vox a adopté une rhétorique fémonationaliste – en affirmant que lutter contre l’immigration revient à assurer la sécurité des femmes –, et la dimension anti-immigration est revenue au premier plan.
Cela n’a pas échappé au PP, qui s’est senti obligé d’infléchir son discours en tenant des propos et en formulant des propositions plus dures sur ce thème. Alors même que le parti a largement favorisé l’immigration extra-européenne quand elle a démarré au milieu des années 1980…
En Andalousie, par exemple, le gouvernement a supprimé, sous la pression de Vox, les subventions aux ONG qui s’occupent de l’aide aux sans-abri. C’est une façon de couper les vivres des associations accusées de favoriser l’immigration illégale.
Dans certaines régions, Vox est parvenu à imposer l’instauration d’une «priorité nationale» dans l’accès aux aides sociales et au logement…
Cette notion de «priorité nationale» n’est pas totalement assumée par le PP, qui refuse de tenir ce langage et d’en faire l’un des axes de son programme. Tout d’abord en raison des difficultés juridiques que pose cette mesure. La droite a trouvé un subterfuge en employant l’expression «enracinement» et en réservant l’accès aux aides sociales et au logement à ceux qui peuvent justifier d’une implantation dans la communauté de plus de dix années.
Cela concerne majoritairement les étrangers, mais d’autres populations, comme les militaires qui changent souvent de régions, pourraient être impactées. Finalement, même s’il utilise un terme différent, le PP accède aux thèses de Vox.
Le PP et Vox ont refusé de signer le «pacte d’État» face à l’urgence climatique proposé par Pedro Sánchez. Sont-ils dans le déni ?
Il est clair que Vox est dans le déni. Pas en remettant directement en cause le réchauffement climatique, mais en fustigeant ce qu’il appelle «les fanatiques du climat». Dans les pactes de gouvernement des communautés autonomes, Vox indique clairement son hostilité à toutes les mesures et normes contraignantes pour l’activité économique – et en particulier agricole – au nom d’une urgence écologique.
On retrouve aussi l’idée d’une défense à outrance des agriculteurs, de la tauromachie et de la chasse. Tandis que la gestion des forêts est liée à la lutte contre les incendies, mais sans jamais évoquer le fait qu’ils puissent être provoqués par le réchauffement climatique.
Beaucoup de discours du PP s’alignent sur cette vision. Mais la droite, elle, ne peut pas totalement s’opposer au Pacte vert [le Parti populaire européen, dont fait partie le PP, soutient le texte, NDLR]. Contrairement à Vox qui le considère comme néfaste pour l’économie espagnole.
Au niveau autonomique, Vox obtient souvent le portefeuille de la famille. Qu’est-ce que cela dit de ses priorités ?
L’antiféminisme de Vox se manifeste en particulier dans son refus de la notion de «violences de genre» et son souhait de la remplacer par l’expression «violences intrafamiliales» pour nier toute spécificité à la violence exercée contre les femmes. Mais le parti a mis en sourdine ces critiques pour des considérations stratégiques.
Néanmoins, Vox est une formation qui se déclare en faveur d’une limitation des conditions d’accès à l’avortement. Il valorise également la famille traditionnelle, les enfants et donc une démographie qui permettrait de se passer des étrangers. Le soutien à la politique familiale fait toujours partie des pactes de gouvernance signés par Vox.











