En plein «embrasement autoritaire», la Turquie accueille la COP31 sur le climat

Bad COP.
Le 31ème sommet mondial sur le climat s’apprête à débuter à Antalya, au sud de la Turquie. Alors que le pays a intensifié la répression des militant·es écologistes ces derniers mois, les ONG craignent la silenciation de la société civile pendant l’événement.
Le 21 octobre 2026, à Istanbul (Turquie). Manifestation devant le siège de Halk TV pour protester contre la prise de contrôle par l’État de cette chaîne d’information indépendante. © Burak Kara/AFP

«En Turquie, la situation nous inquiète particulièrement», alerte Margot Jaymond, chargée de plaidoyer sur la justice climatique chez Amnesty International. Ce lundi 9 novembre, la 31ème conférence des Nations unies (COP31) sur le climat s’ouvre à Antalya, sur le littoral sud. Un sommet qui signe le retour en pays autoritaire de ce rendez-vous mondial annuel.

Les ONG craignent une silenciation des militant·es malgré la présence de journalistes du monde entier. «On a peur que toute manifestation autour du lieu de la COP soit interdite ou réprimée par la police, explique Margot Jaymond. Depuis dix ans et la tentative de coup d’État raté, les lois répressives sont devenues monnaie courante.»

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À la mi-octobre, la chaîne de télévision indépendante Halk TV, l’une des rares voix d’opposition, a subi un raid policier. Onze personnes ont été arrêtées et l’administrateur du média est poursuivi pour corruption présumée. «On constate un vrai embrasement autoritaire ces derniers temps, avec des poursuites pénales abusives envers les journalistes», alerte la spécialiste.

Si les journalistes dissidents sont la première cible du régime de Recep Tayyip Erdoğan, le gouvernement s’attaque aussi aux communautés LGBTQIA+ (lesbiennes, gay, bisexuelles, transgenres, queer, intersexes et asexuelles). À la mi-septembre puis de nouveau fin octobre, la police a mené des raids massifs aux domiciles et dans les bureaux de militant·es LGBTQIA+. Sur ce territoire où les marches des fiertés sont interdites depuis 2015, «une centaine de personnes ont été détenues, majoritairement des femmes transgenres, et 419 comptes de réseaux sociaux qui relayaient cette lutte ont été bloqués», indique Margot Jaymond.

La contestation de l’activité minière durement réprimée

La répression touche aussi de plein fouet les défenseur·ses de l’environnement. La Turquie est encore un leader dans l’industrie du charbon. Durant l’été 2025, une loi a même ouvert une partie du territoire à la prospection minière, pour chercher du zinc, du cuivre ou encore de l’or. Une activité vivement contestée par la population.

«Que ce soit sur le littoral de la mer Noire ou sur le plateau de Perşembe, les communautés locales protestent contre ces projets», confirme Emma Sinclair-Webb, directrice adjointe du bureau d’Istanbul de l’ONG Human right watch. Elle liste l’ensemble de l’arsenal répressif utilisé contre elles : «détentions abusives, charges criminelles, intimidations de la gendarmerie, dispersions violentes des manifestants, contrôles administratifs des ONG».

En mars, la militante Esra Işık a été détenue pour avoir manifesté contre un projet d’extraction de charbon dans les environs de la forêt d’Akbelen, au nord du pays. Elle a été condamnée à deux ans de prison pour résistance à un agent de fonction publique. «C’est inquiétant que tout cela se passe juste avant la COP, car celle-ci est censée inclure les activistes, déplore Emma Sinclair-Webb. Le gouvernement néglige la société civile. Nous espérons que son droit à être présente sera respecté.»

Les entreprises turques, elles, seront bien représentées, y compris celles qui financent l’extraction minière. Limak, IC Holding et Sinpaş ont toutes, d’après le quotidien turc Birgün, le statut de «soutiens climatiques» du sommet, alors qu’elles sont responsables de coupes massives dans la forêt d’Akbelen pour exploiter du charbon. Et le groupe minier Cengiz Holding figure parmi les «partenaires de transformation soutenable», comme le soulignent les organisateurs de la COP.

Un durcissement des autorités dans les pays répressifs

L’année dernière, le Brésil avait offert un contexte démocratique aux ONG et collectifs qui participaient au rendez-vous annuel. Le Sommet des peuples et une grande marche pour réclamer un agenda alternatif plus radical avaient réuni 50 000 personnes. Même durant cet événement, «l’armée est intervenue pour empêcher des populations autochtones de rentrer sur le lieu de la COP», s’indigne Margot Jaymond. Une militarisation dénoncée par les associations et les peuples autochtones.

«Les COP sont de plus en plus dangereuses pour les militants et la société civile», déplore Marine Pouget, responsable Gouvernance internationale sur le climat. «Ce ne sont pas forcément les COP en tant que telles, nuance Michel Forst, rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseur·ses de l’environnement. Mais plutôt le choix des pays hôtes qui n’est pas très judicieux.» Selon lui, «dans les pays répressifs, on observe un durcissement des autorités nationales, des refus de visa et des instructions pour dissuader les personnes de se déplacer.»

Lorsqu’un pays autoritaire organise la COP, la société civile a d’autant plus de mal à s’exprimer librement. En Égypte en 2022, aux Émirats arabes unis en 2023 et en Azerbaïdjan en 2024, les manifestations étaient très contraintes, voire interdites, les contrôles multiples et la pression sur la société civile, énorme.

Des restrictions même dans la zone des négociations

«En Azerbaïdjan, la présence des médias internationaux n’a pas empêché de faire suivre des participant·es de la société civile, ni de fouiller leurs chambres, rappelle Margot Jaymond. Y compris des militants qui n’étaient pas azéris. Il y a une impunité des pratiques autoritaires.» Anar Mammadli, militant des droits humains azéris, a écopé de treize ans de prison ferme alors qu’il prévoyait de représenter la société civile à la COP.

La zone des négociations est censée offrir une certaine protection. Dans cette fameuse «zone bleue», les actions de plaidoyer sont autorisées, même quand elles sont restreintes dans le reste du territoire. Les restrictions s’y multiplient néanmoins. Michel Forst donne un exemple survenu à la COP biodiversité d’Erevan, il y a quelques jours à peine : «Des militants, qui portaient un t-shirt avec le nom d’une mine dangereuse en Arménie, se sont vus interdire l’entrée du bâtiment alors qu’ils avaient leur badge, c’est important symboliquement.»

Pour les militant·es turc·ques ou étranger·ères, le risque ne disparaît pas à la fin de la COP. L’année dernière, la leader autochtone russe Daria Egereva s’est faite arrêter à son retour, après avoir participé au sommet de Brasília. «C’est inquiétant car les États ont pris des engagements internationaux, précise Michel Forst. Durant une COP, l’accord de siège entre le gouvernement hôte et les États internationaux contient des clauses pour garantir le droit de manifester et la liberté d’expression. Or il n’est pas toujours respecté.»

La société civile tentera malgré tout de se faire entendre au nouveau sommet des peuples de la COP, du 14 au 17 novembre, à mi-parcours des négociations.

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