
«Nous appelons à reconnaître officiellement le changement climatique comme une urgence sanitaire mondiale.» Le constat est sans appel. C’est celui de Marina Romarello, chercheuse spécialisée dans les liens entre climat et santé à l’University College de Londres (UCL) et directrice du Lancet Countdown. Ce groupe de scientifiques résume les conclusions de son dixième rapport annuel, publié ce mercredi. À quelques jours de l’ouverture de la prochaine Conférence mondiale sur le climat (COP31), qui se tiendra à Antalya (Turquie) à partir du 9 novembre, leur bilan sonne comme un nouvel avertissement.
Dirigé par l’University College de Londres et élaboré en collaboration avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le Lancet Countdown documente chaque année, à travers une cinquantaine d’indicateurs, les effets du changement climatique sur la santé humaine. Pour cette dixième édition, les travaux de 146 chercheur·ses issu·es de plusieurs disciplines, représentant plus de 100 institutions dans plus de 30 pays, dressent le bilan de la décennie écoulée depuis l’adoption de l’Accord de Paris sur le climat, en 2015.
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Le constat est celui… d’un échec. La situation ne s’est pas améliorée depuis que les États se sont engagés à ne pas dépasser le seuil d’1,5 degré (°C) de réchauffement par rapport à l’époque pré-industrielle (vers 1850). Pire : les conséquences sanitaires du changement climatique se sont aggravées plus rapidement durant la décennie qui a suivi l’entrée en vigueur de l’accord (2016-2025) que dans la décennie précédente (2006-2015).
«Les investissements dans les énergies propres, le rôle moteur des systèmes de santé, le renforcement des législations protectrices de la santé et l’accumulation des connaissances scientifiques ont permis d’obtenir des bénéfices sanitaires réels. Mais ceux-ci ne suffisent pas à compenser l’aggravation rapide des dommages provoqués par le changement climatique alimenté par les énergies fossiles», alertent les auteur·ices du rapport.
3 millions de décès liés à la chaleur entre 2016 et 2023
La détérioration la plus impressionnante concerne la hausse du nombre de morts liées à la chaleur. Entre 2016 et 2023, les épisodes caniculaires ont causé en moyenne 540 800 décès par an – en hausse de 35,8% par rapport à la décennie précédente. Une grande partie de ces décès n’auraient pas eu lieu sans réchauffement climatique. Dans le détail, celui-ci est responsable de près de 370 000 décès liés à la chaleur par an sur la dernière décennie, contre environ 219 000 entre 2006 et 2015.

2023 a pleinement illustré la violence du phénomène. Cette année-là, 710 000 morts ont été attribuées aux effets de la chaleur – un record. Parmi ces décès, 71,5% étaient attribuables au changement climatique d’origine humaine. À titre de comparaison, ce sinistre bilan «dépasse le nombre de décès annuels dus au paludisme ou au VIH», soulignent les scientifiques du Lancet. Au total, les chercheur·ses estiment que le changement climatique a causé près de trois millions de décès liés à la chaleur entre 2016 et 2023.
Autre indicateur préoccupant : la sécheresse. En 2025, plus de la moitié des terres émergées du monde (51,8%) ont subi une sécheresse extrême pendant au moins un mois. Un chiffre qui illustre une tendance de fond : la superficie touchée a augmenté de 704% sur la période 2016-2025 par rapport à la décennie 2006-2015. Ses effets sont très concrets. Alors que l’eau se fait rare et que les rendements agricoles baissent, l’insécurité alimentaire augmente. Selon le Lancet, si 29,3% des personnes interrogées ont déclaré connaître une insécurité alimentaire modérée ou grave en 2024, cette proportion aurait été d’environ 23,6% en l’absence de réchauffement climatique. Concrètement, cela représente 127,9 millions de personnes confrontées à l’insécurité alimentaire en plus.
Les pluies extrêmes, dont la fréquence s’accélère, présentent elles aussi des risques sanitaires grandissants. Lorsqu’elles provoquent des inondations, elles augmentent les risques «de blessures, de noyades, de dégradation de la qualité de l’eau et de maladies infectieuses transmises par l’eau», alertent les auteur·ices du rapport. Si les scientifiques n’ont pas pu estimer avec précision le nombre de morts lié à ces phénomènes, elles et ils ont toutefois pu établir qu’entre 2006-2015 et 2016-2025, la proportion des terres émergées exposées chaque année à des précipitations extrêmes était passée de 14,8% à 17,2%.
Fumées tuent
Les flammes dévorent les forêts ; les fumées, elles, s’attaquent aux poumons, au cœur et parfois à tout l’organisme. Voilà un autre signal alarmant que nous envoie le Lancet Countdown. Alors que les incendies se multiplient sous l’effet du réchauffement climatique, ils exposent davantage les populations aux particules fines (les PM2,5, inférieures à 2,5 micromètres) contenues dans les fumées, particulièrement dangereuses.
Concrètement, la mortalité par incendie a diminué, ce qui pourrait s’expliquer, selon le Lancet, par une meilleure gestion de ces événements. Mais le risque, lui, augmente : le nombre annuel de jours présentant un risque très élevé ou extrêmement élevé d’incendie a progressé de 2,87 % sur la dernière décennie, atteignant 99 jours en moyenne. Résultat : le nombre annuel de décès associés à la pollution des fumées reste élevé, passant de 616 100 sur la période 2006-2015 à 640 500 sur la dernière décennie. Chaque année, c’est donc l’équivalent de plus de la population de Lyon qui meurt encore des fumées.
À ces morts s’ajoutent celles provoquées par la pollution liée à la combustion fossile (pots d’échappement, usines à charbon, etc.). Les émissions qu’elle provoque continuent de tuer à grande échelle. En 2023, les particules fines (PM2,5) issues de la combustion du charbon, du pétrole et du gaz ont été responsables de 2,78 millions de décès dans le monde, un bilan quasiment inchangé depuis 2016, estime le Lancet Countdown. Et qui s’explique par des résultats très inégaux selon les pays.

Dans les 77 États où la pollution atmosphérique due aux combustibles fossiles a diminué depuis 2016, l’amélioration de la qualité de l’air «a permis d’éviter environ 323 000 décès attribuables à cette pollution chaque année», saluent les expert·es. Mais, à l’échelle mondiale, «cette diminution a toutefois été compensée par une augmentation des décès dans les 46,4% de pays restants», précisent-ils et elles.
Que font les États ?
Si l’action patine, selon le Lancet Countdown, c’est que «les gouvernements nationaux, les organisations internationales et le secteur privé se mobilisent désormais moins sur les questions de santé et de changement climatique». Il en tient pour preuve le sous-financement de l’adaptation climatique. Alors que les besoins définis par la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) ont été chiffrés à 3,3 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros) par an, seuls un tiers des besoins déclarés (soit 1,1 milliard de dollars, ou 988 millions d’euros) ont fait l’objet d’engagements de financement en 2024. Ce manque d’argent «est le principal obstacle à la mise en œuvre des plans nationaux d’adaptation sanitaire», insistent les scientifiques.
«Malgré la nécessité cruciale de sortir des énergies fossiles pour protéger la santé et sauver des vies, des intérêts particuliers continuent de faire obstacle aux progrès», notent aussi les auteur·ices. Et pour cause : les 100 plus grandes entreprises pétrolières et gazières du monde prévoient désormais de produire, d’ici à 2040, des quantités d’énergies fossiles supérieures de 150% aux niveaux compatibles avec la limitation du réchauffement à 1,5°C. Cette proportion était de 138% en 2025.











