
Dans une chorégraphie connue sur le bout des doigts, les caseyeurs de retour de mer cahotent entre les îlots, accostent dans le port de pêche de Stonington, déchargent leurs cargaisons de homards, puis déroulent le tuyau de la pompe à essence. C’est une fin d’après-midi d’octobre tranquille dans ce village reclus au bout de l’île de Deer Isle, dans l’État du Maine.
L’œil rivé sur la jauge de carburant, Nathan Jones, pêcheur depuis les années 1970, soupire : «Ça fait 98 gallons [370 litres, NDLR] de carburant aujourd’hui, soit plus de 500 dollars [450 euros]. Le prix du gallon a augmenté de 2 dollars [1,80 euro] à cause de la guerre. Ça devient complètement fou. En ajoutant les cordes fabriquées à partir de dérivés du pétrole et les appâts, ça me coûte plus de 1 000 dollars [environ 899 euros] par jour pour aller pêcher. Sans compter le salaire de mes gars.»
Le coût de la vie en forte hausse
Dans cet État américain situé à la frontière du Canada, dont l’économie a historiquement reposé sur la pêche et l’exploitation forestière, les deux premières années du second mandat de Donald Trump ont laissé des séquelles. Alors que la diminution du coût de la vie faisait partie des promesses de campagne du milliardaire républicain en 2024, l’inflation a augmenté d’un point depuis sa victoire à la présidentielle. En septembre, elle atteignait 3,7%, en partie à cause de l’envolée du cours du pétrole depuis le début de la guerre en Iran. Dans le détail, le coût du fioul, utilisé pour le chauffage mais aussi pour alimenter les bateaux de pêche, a augmenté de 74% en un an, celui de l’essence de 34% et celui de l’énergie de 20%.

Du côté de l’industrie du bois, à la flambée du prix des matières premières s’ajoute l’enjeu de la guerre commerciale avec le Canada. «Beaucoup d’entreprises d’exploitation forestière achètent leur matériel et leurs pièces au Canada. Or les droits de douane de 50% appliqués à ce matériel font grimper leurs coûts d’exploitation», explique Dana Doran, directeur général de l’association Entreprises professionnelles d’exploitation forestière du Nord-Est.
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Il s’inquiète : «À l’heure actuelle, la plupart des entrepreneurs travaillent sans marge bénéficiaire, voire à perte. La grande question est de savoir combien de temps ils pourront continuer de puiser dans leurs économies. Ce sont des entreprises familiales qui se transmettent généralement de génération en génération. Il est donc rare de les voir mettre la clé sous la porte. Mais au cours des derniers mois, trois de nos membres nous ont annoncé qu’ils mettaient fin à leurs activités.»
Le Maine, un État pivot
Ces enjeux de coût de la vie risquent de peser lourd dans les élections de mi-mandat, qui auront lieu le 3 novembre prochain. Les étatsunien·nes se rendront aux urnes pour renouveler l’ensemble des 435 sièges de la Chambre des représentants et un tiers des 100 sièges du Sénat. Les deux chambres sont actuellement du côté de la majorité républicaine, mais pourraient basculer à gauche.
La bataille du Sénat se joue dans sept États indécis, dont le Maine, qui compte 1,4 million d’habitant·es. Depuis la première élection de Bill Clinton en 1992, l’État vote traditionnellement à gauche aux présidentielles. Il n’a pourtant pas élu de sénateur·ice démocrate depuis 1988.
Cette année, deux candidat·es se retrouvent au coude-à-coude. D’un côté, Susan Collins, la sénatrice sortante, élue pour la première fois en 1996, est connue pour ses positions modérées au sein du parti républicain. Elle a longtemps su convaincre un électorat de gauche par sa position bipartisane. «Susan Collins n’est en aucun cas du genre “Maga” [Make america great again, le slogan trumpiste, NDLR]. Le parti républicain du Maine compte encore un nombre non négligeable de modérés du même style que George W. Bush», commente le politologue Mark Brewer, professeur à l’université du Maine.

De l’autre, le candidat démocrate, Troy Jackson. Il défend un système de santé universel, l’inscription du droit à l’avortement dans la loi fédérale, ainsi que le démantèlement de l’ICE. Cette police migratoire, au budget record et aux méthodes particulièrement violentes, sème l’indignation depuis l’investiture de Trump en janvier 2025. Ancien bûcheron syndiqué, le candidat est soutenu par Bernie Sanders, sénateur de l’aile gauche du parti démocrate, mais aussi par l’AFL-CIO (American federation of health, labor and congress of industrial organizations), la plus grande fédération syndicale des États-Unis, qui regroupe 42 000 membres dans le Maine.
«Le Sénat américain est une institution extrêmement élitiste, où plus de 70% des sénateurs sont millionnaires. Il est grand temps que nous élisions des représentants issus de la classe ouvrière pour nous représenter à Washington», défend auprès de Vert Andy O’Brien, son directeur de communication. «Pour moi, Troy Jackson est la figure originelle du travailleur. Il sait ce qu’est la lutte, il l’a vécue», estime Peter Seraichick, un syndicaliste à la retraite, lors d’un meeting de campagne organisé fin octobre dans la ville progressiste de Portland.
«Le pays est dans un état de désordre»
Chemise recouverte d’une polaire sans manches, Troy Jackson s’avance sur l’estrade, salué par un fourmillement de pancartes anti-Trump : «Susan Collins a voté comme Trump dans 96% des cas», martèle-t-il. Pour lui, l’enjeu est de taille. Il s’agit de récupérer l’aile droite de l’électorat démocrate, en rendant la figure de Susan Collins indissociable du mouvement Maga.

Elle, s’en défend corps et âme, ayant déclaré, pendant un débat début octobre, ne pas être la «sénatrice préférée» du président. «On ne peut pas voter pour financer le programme de Donald Trump, puis rentrer à la maison et nous dire à quel point il vous préoccupe», la contredit son adversaire devant la foule.
Son parlé rauque et son accent populaire se propagent parmi les centaines de visages approbateurs : «Ce pays est dans un état de désordre comme je n’en ai jamais vu. Et ce n’est pas parce que les travailleurs ont laissé tomber l’Amérique, c’est parce que notre gouvernement a laissé tomber les travailleurs.»
Dylan Martin, un journaliste de 37 ans venu apporter son soutien au candidat, acquiesce : «Troy Jackson met en lumière à quel point les inégalités de richesse sont devenues criantes dans notre pays.» Malgré les «bons salaires», que son épouse et lui perçoivent, il s’inquiète : «Entre la crèche, le coût du logement et surtout celui du fioul, il va falloir bien gérer notre budget pour Noël cette année. Ça semble tout simplement fou qu’une situation aisée de classe moyenne ne soit plus confortable.»
L’écologie en second plan
Sur la côte de granit dessinant la bordure du village de Stonington, le plus grand port de pêche au homard de l’État, la politique suscite plutôt la défiance. «Tous les politiciens sont des serpents. La question, c’est juste de savoir par lequel on préfère se faire mordre», lâche Joe Trundy, récupérant des appâts pour sa pêche du lendemain. «Des escrocs», renchérit Nathan Jones, qui finit par admettre son estime pour Donald Trump et pour sa «grande bouche qu’il devrait apprendre à fermer de temps en temps».
Convaincu que «les démocrates ont perdu la tête avec le mois des fiertés», il tient l’ancien président démocrate Joe Biden et les compagnies pétrolières responsables de l’augmentation des prix du carburant. Du haut de ses 20 ans, Jace Doughty a quant à lui adressé une lettre ouverte à Susan Collins pour l’assurer du soutien des pêcheur·ses. La plupart sont hostiles à certains projets fédéraux de l’administration Biden, notamment aux éoliennes en mer et à la régulation des équipements de pêche à des fins de préservation des baleines noires.

À Stonington, la question de l’écologie effraie. «Vous auriez dû me prévenir que c’était pour un média environnemental», s’alarme Joe Trundy à la fin de notre entretien. Malgré la symbolique d’un meeting tenu au bord d’un étang boisé du parc municipal Deering Oaks, Troy Jackson joue la carte du pragmatisme écologique. Opposé à l’utilisation d’herbicides aériens, ce qui lui vaut une relation tendue avec certains exploitants forestiers, il reste attaché à l’exploitation économique des ressources arboricoles.
À l’échelle du pays, l’écologie peine à se faire une place dans la campagne électorale. C’est ce qu’on appelle le «climate hushing», le silence climatique. Le parti démocrate se concentre sur le coût de la vie, averti par les consultant·es politiques que la question climatique divise. «L’environnement semble passer au second plan, car notre priorité absolue est tout simplement de nous débarrasser de l’administration Trump», estime Cathy Chamberlain, une retraitée démocrate. Dylan Martin ne peut qu’abonder. Pour lui, «la démocratie est gravement menacée».











