«Une zone tampon entre la vigne et l’école» : dans le Bordelais, cette commune a racheté des terres polluées pour protéger les enfants

Des raisins d’y croire.
En 2023, le village girondin de Gauriac a fait l’acquisition d’une parcelle de vigne d’1,7 hectare juste à côté de son école. Une manière de réduire l’exposition des enfants aux pesticides tout en montrant qu’une diversification agricole est possible pour cette filière en crise.
Gauriac (Gironde), juin 2026. Sur la parcelle rachetée par la mairie, un jeune verger a remplacé les ceps de vigne. © Nicolas Beublet/Vert

L’odeur de fermentation s’échappe de la cuve. Au cœur d’un jeune verger de 180 arbres fruitiers, sept bénévoles ajustent les pulvérisateurs sur leur dos. «Pour que le produit sorte, il faut régulièrement pomper avec le bras gauche», conseille Lionel Lorente, viticulteur, plus habitué que les autres.

En cette soirée de juin, elles et ils se sont donné·es rendez-vous pour un épandage ouvert à toutes et tous sur une ancienne parcelle de vignes traitée aux pesticides, rachetée par la commune de Gauriac (Gironde) en 2023. Une opération autofinancée à hauteur de 44 000 euros et soutenue par des aides du département et de l’État.

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Le soleil décline lentement sur les coteaux du Blayais. La parcelle, d’une superficie d’1,7 hectare, plonge doucement vers le fond du vallon. Les bénévoles s’apprêtent à épandre de la litière forestière fermentée, une préparation riche en champignons, levures et microbes à base de feuilles mortes et de végétaux en décomposition. Après avoir arraché les ceps et planté le verger, cette action régénère et améliore la fertilité du sol, après des décennies de viticulture intensive.

Le verger communal dénote dans ce paysage de monoculture viticole. © Nicolas Beublet/Vert

L’initiateur de cette soirée d’épandage, Alain Vidal, déambule sur le coteau et enjambe les noues, sorte de tranchées creusées pour retenir l’eau, qui s’infiltre ensuite dans le sol. Sur la parcelle, tout est complémentaire, justifie cet habitant du village, la soixantaine, ancien viticulteur devenu conseiller en agroécologie : «On a planté du sorgho pour fixer le carbone. On couchera les plants en septembre pour les laisser se décomposer en matière organique dans le sol.»

«On a un beau paysage… mais qui ne fait plus vivre»

La parcelle communale dénote dans le paysage vallonné recouvert de vignes à perte de vue. «On a un beau paysage…, soupire Alain Vidal, vêtu d’une cotte de travail, mais qui ne fait plus vivre.» De nombreuses parcelles arrachées témoignent des effets de la crise viticole. «Ces jachères jaune citron» peinent Mirabelle Charpentier, ancienne élue du conseil municipal venue prêter main-forte pour l’épandage. Elle se souvient des prémices du projet : «En 2023, les propriétaires de la parcelle cherchaient à vendre, mais personne n’en voulait dans ce contexte.»

Au même moment, le maire (Front de gauche) de l’époque, Raymond Rodriguez, répond à un appel à projet du département de la Gironde sur les «paysages girondins résilients». Il propose de construire une vitrine de diversification agricole dans un territoire de monoculture viticole. Ce projet coche une autre case chère à ce professeur de SVT : «Je voulais créer une zone tampon entre la vigne cultivée en agriculture conventionnelle et l’école.»

Un bénévole pulvérise la litière forestière fermentée sur la parcelle. © Nicolas Beublet/Vert

Car la parcelle de vignes en question borde l’arrière de l’école du village. Une situation qui rappelle le scandale de Villeneuve, à quelques kilomètres d’ici. Le 5 mai 2014, une vingtaine d’enfants et leur institutrice ont été victimes de malaises dans leur école du Blayais, après l’épandage de pesticides par deux châteaux voisins.

Surexposition aux pesticides et omerta

En Gironde, la surexposition aux pesticides est généralisée. Y compris pour les enfants. D’après une enquête du Monde publiée en décembre 2025, 112 écoles du département figurent parmi les 500 plus exposées aux pesticides en France. L’école de Gauriac n’y échappe pas.

En 2021, des relevés atmosphériques ont été effectués dans la cour par l’association anti-pesticides Générations futures. À la lecture des résultats, début 2023, le maire n’a pas été surpris : «Ils ont trouvé ce qu’ils devaient trouver, des pesticides en quantité non négligeable. En particulier le folpel [un fongicide cancérogène possible pour les humains, très utilisé dans la vigne, NDLR] et d’autres plus anciens comme le lindane, insecticide interdit depuis 1998 mais qui a une rémanence longue.»

Le bâtiment de l’école, en arrière-plan, jouxte la parcelle. © Nicolas Beublet/Vert

Localement, l’omerta persiste, d’après Sylvie Nony, de l’association girondine Alerte pesticides : «Il y a une grosse pression pesticides dans le Blayais, mais il ne faut pas en parler, comme si ça n’existait pas.» Valérie*, salariée de la cantine et de la garderie de l’école depuis sept ans, croisée devant le portail avant le chantier participatif d’épandage, parle «d’inconvénients» au sujet des pesticides, et s’émeut surtout de voir les vignes être arrachées partout dans le Blayais. Vanessa Broc, présidente de l’association des parents d’élèves de l’école, salue de son côté le fait «d’éviter d’avoir tous ces rejets autour de l’école».

Une parcelle expérimentale

Si ce projet répond à une question de santé publique, il entend aussi expérimenter des solutions pour l’agriculture. Grégory Epaud accompagne la commune pour le syndicat de rivière du Moron, qui gère neuf cours d’eau sur le territoire. «Sur la parcelle communale, on a planté des végétaux qui pourraient être complémentaires de la culture de la vigne, tout en étant en accord avec les terroirs locaux, l’ensoleillement… et sans avoir besoin de traitement, ou peu. On a planté de l’amélanchier, par exemple», explique-t-il. Le projet inclut des journées techniques à destination des viticulteur·ices, en partenariat avec les instances viticoles et la chambre d’agriculture, qui sont également partie prenante du comité de pilotage.

À travers cette expérimentation, le syndicat de rivière suit l’évolution de la biodiversité et de la qualité physico-chimique des sols. Le technicien paysagiste poursuit : «Il y a trois ans, on a retrouvé un pourcentage satisfaisant de matière organique et de carbone, mais aussi la présence de métaux lourds : du cuivre, du fer, du manganèse… et la présence étonnante de DDT, un pesticide interdit en 1972, en bas de la parcelle.»

«On avance au rythme des champignons et des vers»

À cet endroit se trouve aujourd’hui une mare «de 50 mètres carrés», commente Alain Vidal. Des traces de sangliers sont visibles dans le fond argileux, qui n’est pas encore en eau. Le conseiller en agroécologie poursuit son inspection du terrain vers un espace clôturé, laissé en libre évolution : «On a de la folle-avoine, c’est intéressant. De toute façon, il n’y a pas de mauvaises herbes, que des plantes qui donnent des indications sur l’état du milieu.»

«On veut être un petit relais pour montrer que la diversification est possible sur nos terroirs, en travaillant sur la régénération des sols et sans pesticides», espère-t-il. Lui, l’ancien vigneron en conventionnel, qui traitait ses cultures avec du glyphosate, sait que les déclics peuvent être longs : «Quand tu gagnes des ronds, pourquoi se remettre en cause ? La grande limite de l’agroécologie, c’est la lenteur. On avance au rythme des champignons et des vers.»

La litière forestière fermentée est épandue. Alors que le soleil disparaît derrière les vallons, le groupe se dirige vers le hangar des services techniques pour laver les outils. Pour la prochaine fois, Alain Vidal a déjà une idée : «Si ça vous dit, on s’amène un petit quelque chose à manger et à partager ?»

*La personne interrogée n’a pas souhaité donner son nom.

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