
À 80 ans, Claudine Lagoutte, retraitée, est apaisée devant la mort. Sa seule préoccupation : que fera-t-on de son corps après son décès ? «Mon rêve est de finir dans la terre pour la nourrir, mais les cimetières et les crématoriums ne sont pas écolo du tout», expose celle qui est sociétaire d’une coopérative funéraire à Bordeaux (Gironde). Même chose pour Gérard Castric, 71 ans, qui trouve aberrant «d’allumer une chaudière pour [le] cramer», ou de lui «injecter des produits dans le corps qui se retrouveront dans la terre». Ce Nantais est membre de l’association Humo sapiens, dont le but est de rendre la terramation (la transformation des dépouilles en humus) accessible en France, tant légalement que culturellement et techniquement.
Pourtant, l’inhumation et la crémation sont actuellement les deux seules options légales dans de nombreux pays en Europe et dans le monde. Des méthodes régulièrement dénoncées pour leurs aspects énergivore et peu écolo, notamment à cause de la fabrication des caveaux en béton, des diverses importations de matériaux depuis l’Asie (granit, bois exotique…) ou encore de l’énergie consommée lors de la crémation. Une récente étude estime ainsi qu’une inhumation et une crémation rejettent respectivement l’équivalent de 620 et 649 kilos de CO2 équivalent (cérémonie comprise) en moyenne, la même chose qu’un aller-retour Paris-Lisbonne en avion.
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«Se faire enterrer ou inhumer a bien peu de chances de nourrir une quelconque terre, martèle Claudine Lagoutte, qui souhaiterait au contraire que son corps continue de participer au cycle du vivant. Pour cela, il n’y a pas mieux que le compost.» Un souhait partagé par Gérard Castric, prêt à se porter volontaire «pour toute proposition autre que le cimetière ou la crémation». Justement, une première expérimentation autorisée sur des corps humains est mise en œuvre au CHU de Genève (Suisse) depuis début 2026, afin de mener les premiers tests du protocole de «biocompostage funéraire» sur de vrai·es donneur·ses. Il s’agit de placer le corps dans une butte de compostage, sans cercueil, pour qu’il se dégrade naturellement.
Difficile décomposition
Cette méthode de sépulture à même le sol est l’une des différentes techniques de terramation. Interdite en Europe, elle séduit de plus en plus, notamment pour son intérêt écologique, comme en témoigne le nombre croissant de sympathisant·es de l’association Humo sapiens. Dans le Lot, Lucie Salmon, 29 ans, a découvert le concept en 2018 par le biais de la fondation belge Métamorphose, qui se fixe pour objectif de le rendre légal. «Notre législation est en grande partie basée sur des notions hygiénistes du 19ème siècle, selon lesquelles plus on enterre profond, plus on évite les miasmes», estime-t-elle. Or les cimetières observent aujourd’hui la difficile décomposition des corps qui y reposent, enfermés dans des caveaux et privés d’oxygène. Les corps libèrent par ailleurs des substances organiques, des microbes et des polluants issus de produits chimiques funéraires (comme le formol, les vernis des cercueils, etc.) qui peuvent s’infiltrer dans le sol, voire contaminer les nappes phréatiques.
Même constat pour l’Iséroise Marjolaine Camus, 39 ans, qui a commencé à se questionner sur la mort en 2022, lorsqu’on lui a diagnostiqué un cancer. «Je n’avais pas peur de la mort mais je n’étais pas d’accord avec la façon dont on traitait les corps», rembobine-t-elle, davantage réconfortée par l’idée que son enveloppe corporelle puisse «continuer de vivre dans d’autres êtres vivants plutôt que de pourrir dans un caveau en béton». «L’ambition, avec la terramation, c’est qu’au bout de quelques mois, un an maximum, le procédé de décomposition en humus soit totalement accompli», complète Pierre Berneur, fondateur et directeur d’Humo sapiens.
Expérimentation inédite
En Suisse, l’équipe du professeur Vincent Varlet, en charge de l’Institut suisse de taphonomie humaine (l’étude de la décomposition du corps humain), qui mène l’expérimentation de biocompostage funéraire, cherche à démontrer si cette technique permet bel et bien une décomposition saine et rapide, quelles que soient les conditions du milieu extérieur. Pour cela, une plateforme de dons de corps a ouvert fin 2025, à destination des Helvétiques résidant en Suisse, et a déjà été complétée par plusieurs dizaines de volontaires. En revanche, seule une petite dizaine de corps pourront intégrer le protocole, au rythme de quatre ou cinq par an. «Nous sommes une petite structure et nous voulons maîtriser tous les paramètres de façon objective et rigoureuse, explique Vincent Varlet. Avec six à dix corps, on aura déjà une réponse sur les fonctionnements, les limites et les améliorations possibles de la méthode.»

Concrètement, les corps étudiés reposeront dans un terrain dédié et tenu secret, sur 30 centimètres de compost, avant d’être recouverts par du broyat végétal pour que la sépulture soit bien oxygénée. Divers capteurs permettront de mesurer les constantes, notamment l’oxygène et l’eau : l’idée est de «simplifier au maximum le design, sans trop de technologie, pour qu’il puisse être facilement déployable», ambitionne le chercheur. Au bout de huit à dix mois de décomposition, les composts produits seront analysés afin de «caractériser la salubrité de la matérialité funéraire». En clair, il s’agira de contrôler la présence d’agents pathogènes ou encore de métaux lourds dans l’humus produit. Mais «que faire du terreau finalement récupéré ?, questionne Vincent Varlet, qui craint de potentiels risques éthiques. Nous devons établir des garde-fous pour éviter de transformer le corps humain en chose marchande ou en objet commercial. En produisant une nouvelle matérialité funéraire, il y a un risque éthique à désincarner les corps, à leur enlever une certaine dimension symbolique.»
Après cette expérimentation inédite, un autre enjeu sera de faire évoluer les règlementations et de les rendre acceptables culturellement. C’est justement l’un des buts de l’association Humo sapiens. Pierre Berneur est persuadé que «la transition doit surtout être culturelle. L’idée selon laquelle l’espèce humaine est membre du monde vivant et peut contribuer à le nourrir est un renversement culturel très profond.»
«Faire pousser des carottes»
Pour lui, «proposer un rituel au bout de quelques mois ou une année pourrait avoir un vrai apport social et psychologique facilitant la gestion du deuil. On pourrait alors rouvrir les sépultures et observer un rituel de célébration du retour au cycle du vivant en dispersant une partie de l’humus résultant du processus.»
Un type de rituel «assez cohérent avec ma façon de vivre les deuils, estime Marjolaine Camus. Je n’ai pas forcément d’endroit où je me recueille, mais je me connecte aux personnes que j’ai perdues par le biais du vivant. Une fleur, un animal ou autre chose me fait penser à elles, et je me recueille à ce moment-là plutôt qu’en allant sur une tombe.» Du côté de Gérard Castric, les concessions funéraires relèvent même du fardeau : «Mes parents sont dans un cimetière en centre-ville de Quimper. Je suis obligé de nettoyer la tombe au moins une fois par an et je n’ai pas envie d’imposer ça à ma fille ou ma petite-fille. Elles n’auront pas besoin de se recueillir sur une tombe pour penser à moi.»
L’idée de produire un compost fertile séduit aussi Lucie Salmon : «J’aimerais que chaque proche puisse prendre un petit pot de mon humus, pour nourrir un rosier dans un jardin, un cerisier dans un autre…» Une envie partagée par la retraitée Claudine Lagoutte, «pas très attachée aux rituels», qui se contenterait volontiers d’une simple cérémonie pour remettre son corps à ses proches, «qui en feront du compost, et c’est fini». Elle anticipe, joyeuse : «Je serais contente de savoir que ça va aider à faire pousser des carottes.»









