«On est né avec le nucléaire, mais on ne veut pas que ça devienne n’importe quoi» : dans la Manche, levée de boucliers face au «projet du siècle» d’Orano

Battle d’Orano.
Ce géant de l’industrie nucléaire s’apprête à lancer «Aval du futur», un gigantesque chantier pour assurer le recyclage des combustibles usés. Mais le projet fait grincer des dents, dans une région fortement dotée en infrastructures nucléaires. Pour comprendre, Vert s’est rendu sur place.
Des opposant·es du collectif Piscines Nucléaires Stop, devant le site industriel d’Orano à La Hague. © Clément Gousseau/Vert

Des panneaux ont fleuri çà et là dans la campagne du Cotentin, non loin de la route nationale 13, sur la commune d’Yvetot-Bocage (Manche), en cette fin septembre. «Orano à Yvetot, non», «Non à l’implantation d’Orano sur des terres agricoles» : les slogans sont inscrits à la peinture sur des morceaux de bois.

Ces inscriptions sont loin d’être isolées. Elles se multiplient à mesure que l’on parcourt les 40 kilomètres qui séparent cette petite commune de celle de La Hague, devenue, au fil des décennies, l’un des bastions du nucléaire français.

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C’est ici que s’étend sur 300 hectares le site industriel d’Orano, leader mondial du traitement des combustibles nucléaires usés. Ses hautes cheminées se dressent à une vingtaine de kilomètres du réacteur nucléaire de Flamanville 3, qui défraie régulièrement la chronique, notamment en raison de son coût.

Des panneaux d’opposition à l’installation d’Orano, à Yvetot-Bocage (Manche). © Clément Gousseau/Vert

Mais l’usine, vieillissante, est censée cesser ses activités d’ici 2040. Si un programme qui vise à prolonger son fonctionnement jusqu’en 2060 est en cours, Orano s’apprête à lancer un chantier gigantesque et controversé : Aval du futur.

«Nous sommes contre l’hyperconcentration du nucléaire dans le Cotentin»

Ce «projet du siècle», présenté par l’industriel comme l’un des «plus importants au monde», vise à renouveler les installations de traitement des combustibles nucléaires usés pour quatre-vingts ans. Sont également prévus un atelier de déchargement et d’entreposage sous eau de ces combustibles, composé de trois bassins d’une capacité de 6 500 tonnes chacun, et des ateliers de traitement.

Les déchets nucléaires, «issus principalement de l’activité d’EDF», sont récupérés par Orano pour fabriquer de nouveaux combustibles destinés à la production d’électricité. Ceux qui ne sont pas valorisables, environ 4% de la composition des combustibles usés, doivent rejoindre Cigéo, le projet de centre de stockage souterrain des déchets nucléaires à Bure (Meuse).

Un atelier de fabrication de combustible MOX, issu du recyclage de combustibles nucléaires usés, est également envisagé sur le site de La Hague. Durée du chantier : au moins vingt ans, avec des mises en service échelonnées entre 2038 et 2050. Coût estimé : entre 50 et 60 milliards d’euros.

La multinationale assure qu’«aucune installation nucléaire ne sera construite en dehors du site de La Hague», mais recherche tout de même «150 hectares de terres» en Normandie pour organiser son chantier. «Ce seront des sites logistiques pour fabriquer des tronçons des futures usines et/ou y construire des parkings», précise Sylvain Renouf, directeur de la communication d’Orano pour le projet «Aval du futur».

Le site industriel d’Orano à La Hague (Manche).© Clément Gousseau/Vert

Dans la région, la commune d’Yvetot-Bocage sera concernée. Ici, une association opposée à l’arrivée de l’industriel est en cours de constitution. D’autres voix s’élèvent contre le projet, notamment au sein du collectif manchois Piscine Nucléaire Stop. «Nous ne sommes pas contre le nucléaire, mais contre son hyperconcentration dans le Cotentin, explique Sophie, une militante qui souhaite rester anonyme. La Hague a été totalement colonisée par cette industrie. Aujourd’hui, avec Aval du futur, on fait face à un projet monstrueux et complètement flou.»

Jusqu’à 15 000 travailleurs pour un chantier aux multiples questions

Entre «10 000 et 15 000» personnes devraient travailler sur le chantier, avec «un pic d’activité attendu à l’horizon 2040», indique Sylvain Renouf.

Aval du futur pourrait avoir de multiples conséquences pour le territoire, tant sur le plan environnemental et économique que sur le logement. Contactée à ce sujet, la préfecture de la Manche, après avoir envisagé de répondre à nos questions, s’est finalement rétractée.

Dans le monde agricole, les inquiétudes sont nombreuses quant à l’avenir des terres convoitées par Orano. «Autour de La Hague, l’entreprise voulait initialement mettre la main sur 65 hectares de terres agricoles. Ce n’était juste pas possible. Ils ont réduit leurs prétentions, mais on risque de perdre des terres», se désole Nicolas Massieu, éleveur de bovins et président de l’association Avenir agricole de La Hague. Celle-ci se présente comme «indépendante des oppositions nucléaires».

Nicolas Massieu, éleveur de bovins et président de l’association Avenir agricole de La Hague. © Clément Gousseau/Vert

«Quinze hectares sont encore concernés par le projet. Personnellement, je risque d’en perdre trois. On nous parle de compensation, mais les surfaces sont inexistantes à La Hague. On ne peut pas se permettre de faire des kilomètres, ni de perdre des terrains. J’ai déjà du mal à produire assez de fourrage pour mes bêtes, raconte l’éleveur. Le nucléaire, on est né avec, mais on ne veut pas que ça devienne n’importe quoi.»

Interrogé à ce sujet, Orano assure «être dans une démarche de dialogue. Rien n’est acté.» L’industriel promet de ne «pas être acquéreur des terres agricoles. Nous serons dans un système de location, et les parcelles seront rendues à terme.»

«Nos jeunes n’arrivent plus à se loger à cause des salaires de l’industrie nucléaire»

Autre inquiétude sur le plan environnemental : «Ils vont détruire les dernières landes primaires du plateau de La Hague», déplore-t-on au sein du collectif Piscine Nucléaire Stop. Fin 2025, un peu moins d’1,5 hectare de ces terres situées à proximité du site avait été vendu par la municipalité de La Hague à l’industriel pour 518 000 euros, rapportait La Presse de la Manche. L’opération avait fait l’objet d’un bras de fer pendant plusieurs mois avec les opposant·es au projet.

«La question de l’eau nécessaire pour Aval du futur est aussi totalement éludée, alors que la région est en déficit hydrique», s’indigne Sophie, la militante du collectif. Au 1er octobre, le BRGM, le service géologique national chargé de l’étude du sol et du sous-sol, considérait le niveau des nappes phréatiques comme «très bas» dans le Cotentin. Les besoins en eau du projet n’ont pour l’heure pas été rendus publics. Interrogé, Orano précise que «ce sujet est en cours d’étude», sans donner davantage de précisions.

D’importantes questions se posent aussi en matière de logement, alors que le département, et le Cotentin en particulier, fait face à une forte pression immobilière. En 2025, cinq communes ont été classées en zone de tension par la préfecture, dont La Hague. «Nos jeunes n’arrivent plus à se loger, les prix montent à cause des salaires de l’industrie nucléaire», raconte Nicolas Massieu.

«Il y a une vraie question sociale dans ce projet. Comment ferons-nous, alors que nous avons du mal à trouver des médecins ? Comment allons-nous aménager nos écoles, nos hôpitaux ?», s’interroge Olivier (il n’a pas donné son nom), militant du collectif Piscine Nucléaire Stop.

Le «rond point des chèvres», symbole de l’opposition locale au projet Aval du futur, près du site d’Orano La Hague. © Clément Gousseau/Vert

Manuela Mahier, maire (divers gauche) de La Hague, considère qu’un «projet de cette ampleur aura nécessairement des conséquences sur le territoire, bien au-delà du seul périmètre industriel. Son développement ne peut pas être pensé indépendamment de l’habitabilité.»

«Ici, le lobby, c’est l’industrie nucléaire»

L’industriel reconnaît qu’«Aval du futur ne pourra pas voir le jour sans que le projet soit accepté par le territoire». Pour convaincre la population, il compte sur l’organisation de conférences et sur l’ouverture récente d’Escale Info, un espace ouvert au public, situé tout près de l’usine actuelle et destiné à informer sur les activités du groupe.

De son côté, le collectif Piscine Nucléaire Stop organise des contre-conférences. La prochaine est prévue jeudi 15 octobre à Cherbourg et vise à contester les arguments en faveur d’un projet considéré comme «imposé», selon les mots d’Olivier. «Ici, le lobby, c’est l’industrie nucléaire. Orano est tellement puissant que tout le monde, y compris les politiques, se range derrière. Ils vont aménager de façon autoritaire le territoire, il n’y aura plus de place pour autre chose», dénonce-t-il.

Le projet, actuellement en phase de concertation, doit faire l’objet d’un débat public en 2027. Sylvain Renouf l’assure : «S’il réussit à passer cette phase et à obtenir à terme les différentes autorisations, le chantier devrait débuter en 2031.»

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