
«Si vous pouvez l’avancer un peu par ici !», lance Simon Subtil, la petite soixantaine, qui tient dans ses mains un grand cadre en bois aux airs de charpente miniature. Depuis quelques jours, le retraité se consacre avec sept autres camarades à une série de tâches peu habituelles : tailler, densifier et ficeler d’épaisses bottes de paille afin de les insérer dans une ossature de bois… Il a l’espoir qu’un jour ces quelques planches – assemblées par la petite bande la veille, pour s’entraîner – deviennent les fondations d’une véritable maison.
L’atelier auquel il participe est organisé par l’association Oïkos, qui dispense depuis plus de vingt ans des formations pour les particuliers qui veulent s’initier à l’autoconstruction de bâtiments en matériaux biosourcés – principalement du bois et de la paille.
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Pendant toute une semaine, en ce mois d’août, les stagiaires se réunissent dans les locaux de l’association, à L’Arbresle, une petite ville de la périphérie de Lyon (Rhône), pour apprendre la théorie ; et l’appliquent l’après-midi sur un plateau technique situé à La Tour-de-Salvagny, une autre ville du coin. Sur place, elles et ils apprennent les rudiments de cette méthode de construction, qui a l’avantage d’être accessible à tout le monde, performante d’un point de vue énergétique, peu chère et, surtout, respectueuse de l’environnement.
Contourner les constructeurs traditionnels
Ce matin-là, les participant·es sont aligné·es dans une petite salle de classe et écoutent avec attention les conseils dispensés par Emmanuel Deragne, un artisan spécialiste de la construction en bois et en paille. «Surtout, ne forcez jamais pour faire entrer votre botte de paille dans l’ossature, prévient le formateur. C’est le meilleur moyen de vous blesser et de ruiner votre isolation.» Avant de vanter les mérites de cette pratique, encore très confidentielle en France : «L’une de mes stagiaires a isolé sa maison à la paille. Aujourd’hui, il fait 24 degrés chez elle, même quand le thermomètre affiche 38 dehors.»
L’après-midi, un petit groupe se forme pour apprendre à scier les bottes de paille, qui doivent impérativement être sèches, rectangulaires et compactes pour être utilisées comme isolant. De l’autre côté du chantier, abrité·es sous le toit d’une grange semi-ouverte, les autres stagiaires s’entraînent à manipuler une charpente, collée à un mur.

«C’est assez simple», sourit Isabelle Martin, qui a fait le déplacement depuis la Sarthe. Avec l’aide de l’association, cette propriétaire d’une chambre d’hôtes espère pouvoir bientôt construire un nouveau gîte en paille sur son terrain. «Ce qui m’a décidée, c’est l’envie de faire moi-même et celle de contourner les entreprises du BTP, confie-t-elle. Pour la rénovation d’un autre bâtiment, j’avais fait appel à une entreprise qui n’a respecté aucune de mes consignes en matière d’écologie. Ça m’a dégoûtée.»
Tout comme Isabelle Martin, Jérôme Benois, un autre stagiaire, souhaite contourner les entreprises du bâtiment pour réaliser l’extension de sa maison. «Je viens d’Isère et, là-bas, tout le monde peut constater les dégâts que causent les cimentiers», lâche-t-il en référence à la condamnation récente de l’exploitant d’une carrière pour négligences après l’effondrement d’un pan du Vercors (notre article). «Je n’ai pas envie de contribuer à la destruction d’autres carrières, dont les déchets bouchent en ce moment même une route près de chez moi», poursuit Jérôme Benois.
Construire autrement
Née en 1991, Oïkos a été créée par des particuliers et des architectes qui voulaient contester l’hégémonie du béton dans la construction, matériau devenu incontournable pour reconstruire la France au sortir de la Seconde Guerre mondiale. «L’utiliser à ce moment de l’Histoire avait du sens, notamment parce qu’il y avait beaucoup à reconstruire, qu’il était bon marché et facile à utiliser, rembobine François Leroux, salarié de l’association. Aujourd’hui, c’est une aberration ; le béton consomme énormément de ressources naturelles et d’énergie.»
Pour construire une maison en ciment, il faut extraire la roche d’une carrière de calcaire, puis la faire chauffer dans un four à 1 800 degrés. La paille, elle, présente l’avantage d’être nettement moins énergivore : renouvelable et produite localement – il suffit de la commander en amont à un·e agriculteur·ice près de chez soi –, elle est isolante en toutes saisons, nécessite une très faible transformation et est peu onéreuse.

Si son utilisation sur les chantiers est encore rare, les grands groupes du secteur s’y mettent progressivement, et quelques grands bâtiments publics en paille ont déjà vu le jour : le lycée professionnel Gergovie à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), sorti de terre en 2021, ou encore l’atelier de construction de décors de la Comédie-Française, à Sarcelles (Val-d’Oise), une ancienne passoire thermique isolée avec de la paille en 2024.
Ce matériau est d’autant plus intéressant qu’il est léger et donc facile à manipuler. «Chez les professionnels du bâtiment, le secteur de la paille est celui dans lequel on retrouve le plus de femmes, précise Emmanuel Deragne. Avec ce matériau, on est plus efficace en utilisant des outils qu’en usant de sa force.»
Sur le papier, les particuliers ont doublement raison de s’y intéresser : «Ça peut vite devenir intéressant financièrement, estime François Leroux. En autoconstruction avec de la paille, on peut payer entre 30% et 50% moins cher que pour du bâti traditionnel, selon les travaux que l’on fait.»
Lutter contre les préjugés
En pratique, cela implique de se former et d’y mettre pas mal d’huile de coude. «Quand j’étais plus jeune, il y avait très peu de spécialistes de la paille et j’ai dû passer beaucoup de temps à bosser seul pour perfectionner mes techniques», relate Emmanuel Deragne, qui a commencé sa carrière d’artisan comme spécialiste du bois.
Opter pour la paille implique aussi de passer outre les préjugés. «J’ai parlé de mon projet à mes oncles, qui se sont moqués en disant que je n’avais qu’à m’installer dans le Cantal pour vivre ma vie d’écolo, souffle Artus Beberins, infographiste de 28 ans installé en région parisienne. Et puis, quand on ne connaît pas, ça ne paraît pas solide : tout le monde connaît l’histoire des trois petits cochons, c’est la maison en paille qui s’effondre en premier.»

Pour certains, comme Dominique Mourrain, construire soi-même est une manière concrète de lutter contre le dérèglement climatique, en normalisant de nouvelles pratiques plus vertueuses. «Ça fait trente ans que je m’intéresse à l’écologie, explique cet ex-ambassadeur du tri au sein d’un syndicat d’élimination des déchets. Bâtir ma maison à la campagne avec un matériau capable d’absorber le CO2, c’est avant tout un choix politique.»
Un choix que l’association Oïkos tente, à son échelle, de faciliter, en prêtant à ses membres tout le matériel nécessaire à la conduite d’un chantier bois-paille. Et, souvent, Emmanuel Deragne, qui n’exerce plus que rarement comme artisan, retourne chez d’ancien·nes stagiaires-constructeur·ices, pour filer un coup de main. Une manière de transmettre ce savoir qui pourrait un jour devenir indispensable.











