Zones coupe-feu, soutien au pastoralisme, initiatives locales : ces solutions face à des incendies dopés par le changement climatique

Éteindre raison.
Depuis début juillet, des feux intensifiés par le dérèglement climatique embrasent plusieurs départements du sud de l’Hexagone. Vert fait le tour des solutions pour endiguer les incendies.
Vercheny (Drôme), le 7 juillet 2026. Un important incendie ravage le massif du Diois depuis plusieurs jours. © Nicolas Guyonnet/Hans Lucas via AFP

Près de 5 000 hectares parcourus par le feu à l’Ille-sur-Têt (Pyrénées-Orientales), 120 en Ardèche, 2 500 dans la Drôme. À peine l’été entamé, plus de 11 000 hectares ont déjà brûlé en France hexagonale. C’est deux fois plus que l’an dernier à la même période. «La saison des incendies démarre de plus en plus tôt et s’arrête de plus en plus tard», observe la géographe et chercheuse indépendante Pauline Vilain-Carlotti. Le dérèglement climatique a augmenté d’au moins vingt à trente jours par an la durée de la période des feux, selon une étude du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).

Les flammes se propagent aussi sur une plus large partie du territoire : on en recense de plus en plus au nord. Ce jeudi, 59 départements font face à un risque d’incendie «élevé» ou «très élevé», selon la téo des forêts. Un record.

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Le manque de précipitations et l’assèchement de la végétation provoqués par la succession de pics de chaleur, ainsi que par une année particulièrement chaude, créent les conditions propices à cet embrasement. «On est arrivé à un point de rupture, souligne la chercheuse. D’autant plus que ce que l’on considère comme de l’exceptionnel, une anomalie climatique, est appelé à devenir la norme avec le changement climatique.»

Le changement climatique souffle sur les braises

Ce dernier transforme la nature même des feux. «Ils sont devenus plus virulents depuis 2015, ils ont des comportements anormaux, décrit Sébastien Delavoux, représentant syndical CGT des Services départementaux d’incendies et de secours (Sdis). On n’en avait jamais vu des comme ça ; ce sont des évènements pour lesquels, même avec des moyens aériens et au sol, on n’arrive pas à faire baisser l’intensité.»

Problème, «le nombre d’engins pour lutter contre les feux de forêts a diminué», déplore le professionnel. L’été à peine commencé, les soldat·es du feu sont mobilisé·es sur une vaste partie du territoire, si bien qu’il est difficile d’organiser la solidarité entre départements. Des renforts venus de Suède et de Chypre ont été appelés à Trévillach (Pyrénées-Orientales) en cette fin de semaine.

Au-delà de la gestion de crise, il existe bien des plans de prévention des risques d’incendies de forêts (PPRIF), que les collectivités territoriales peuvent mettre en place pour protéger les habitations. Leur but : définir des espaces qui ne peuvent pas être construits pour limiter les dégâts – c’est le même principe pour les zones inondables. Mais ces plans sont sous-utilisés sur le territoire hexagonal. Sur les 7 000 communes les plus exposées, seules 286 en sont dotées. À titre de comparaison, il existe 11 000 plans de prévention pour le risque d’inondation. «C’est un impensé de l’urbanisme», souffle Pauline Vilain-Carlotti.

Des investissements nécessaires pour limiter les dégâts

Les solutions pour lutter contre les incendies sont nombreuses : entretien des pistes forestières utilisées par les pompier·es, installations de citernes, plantations d’essences plus humides ou interdictions de construire en périphérie, près de la végétation. «Toutes ces mesures ont un coût de plus en plus difficile à supporter dans un contexte de disette budgétaire et de diminution du fonds Vert», ce soutien financier de l’État à la transition écologique dans les collectivités territoriales, pointe Pauline Vilain-Carlotti. Il faudrait un véritable engagement des pouvoirs publics pour aider les collectivités territoriales.»

Les gigantesques feux de Gironde de 2022 ont bien entrainé quelques mesures politiques de prévention : la mise en place d’obligations légales de débroussaillement (OLD) et d’une météo des forêts pour mieux communiquer sur les dangers. «Des avancées à la marge, déplore Arthur Guérin-Turcq, géographe et enseignant à Sorbonne Université. On manque d’une véritable planification à l’échelle régionale.» Sans compter que seulement 30% des OLD sont respectées, car il s’agit souvent de parcelles privées.

«Il n’y a pas encore d’évolution des politiques, mais on constate l’émergence d’une conscience collective chez les habitants qui ont connu les feux», note Pauline Vilain-Carlotti. Dans le quartier de l’Estaque, au nord de Marseille, le puissant incendie de 2025 a conduit les riverain·es à se constituer en association pour mieux se préparer à l’avenir.

«C’est important de créer du collectif pour répondre à ce danger car, pour l’instant, le risque est traité de manière individuelle par rapport aux autres aléas comme les inondations», souligne l’experte. C’est le seul risque qui n’est pas dédommagé dans le cadre du régime CatNat, instauré en 1982. Celui-ci impose aux compagnies d’assurance d’indemniser leurs client·es à la suite de catastrophes naturelles.

Soutenir le pastoralisme, comme à Bizanet

Face au manque de préparation à l’échelle nationale, certaines communes prennent des initiatives pour protéger leurs habitant·es. À Bizanet, près de Narbonne (Aude), l’incendie du massif des Corbières en 2025 a marqué les esprits. L’équipe réélue aux dernières municipales (sans étiquette) a donc décidé de salarier un berger comme employé municipal pour s’assurer qu’il organise une pâture tout autour du village. Son travail de débroussaillage offre une zone tampon autour des habitations, laquelle ne s’embrasera pas aux premières étincelles.

«C’est dommage, ce genre d’initiatives locales est très peu soutenu par la sphère publique, déplore Arthur Guérin-Turcq. On aurait besoin de plans d’aménagements à l’échelle des massifs pour réaliser des coupures de combustibles [des couloirs sans végétation, NDLR] comme autour des bourgs à Bizanet, mais aussi à l’intérieur des forêts.»

À Embres-et-Castelmaure ou à Coustouge (Aude), les riverain·es s’organisent, faute de moyens publics, pour débroussailler collectivement les abords de leur village. «Auparavant, les pâturages et la vigne faisaient office de coupe-feu, explique Arthur Guérin-Turcq. Il faudrait un plan de soutien à ces filières pour qu’elles puissent se maintenir sur le territoire et retrouver leur rôle face aux incendies.»

Repenser notre rapport au feu, comme à Corte

Sur le pourtour méditerranéen, comme dans les alentours de Corte (Haute-Corse), des sapeur·ses forestier·ères mettent le feu à la montagne de manière préventive et dirigée. Ce défrichement a lieu en hiver afin de réduire la présence de combustibles en été (végétation sèche, bois morts, branchages…). Cette pratique, aussi appelée écobuage «est assez efficace, mais pas toujours bien acceptée par la population attachée à la forêt. Il faut bien sûr adapter les mesures aux cultures forestières locales», précise Arthur Guérin-Turcq.

Dans les monocultures de pins des Landes, cette pratique n’est pas adaptée aux immenses exploitations. Au sud de la Gironde, la filière bois a pris quelques mesures comme la plantation de haies de feuillus parmi les résineux. «Rendre la forêt plus humide permet de réduire la vitesse de la propagation d’un feu, précise le géographe. Mais ces aménagements restent marginaux et il serait bienvenu d’entamer un vrai dialogue avec les entreprises du secteur.» Accepteraient-elles de réaliser des tranchées sans arbres dans leurs massifs en échange de compensations ? Encore faudrait-il pouvoir financer ce dédommagement. Le vote du budget 2027 à la fin de l’année dira si des investissements seront engagés pour aménager le territoire autrement et mieux prévenir les incendies.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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