Cela fait bien longtemps que Jacquie Trumel a quitté les bancs de l’école ; cela n’empêche pas l’homme aux cheveux blancs de parcourir son classeur avec une concentration qui ferait pâlir tout étudiant modèle. À travers ses lunettes, il passe en revue des mots incompréhensibles pour l’écrasante majorité de la population : cyclopentanone, benzaldéhyde, furfuryl mercaptan… Il se saisit d’une mouillette, ces bandelettes de papier que l’on trouve dans les parfumeries, prend une grande inspiration, puis arrête son doigt sur phénol, en levant les yeux vers l’animatrice de la session du jour. «C’est bien celui-ci, bravo !», répond-elle du tac au tac. Le retraité jubile : «Lui, je l’ai à chaque fois, c’est mon chouchou, ça sent le bitume !»

Comme six autres personnes ce soir d’avril, à quelques encablures de Rouen (Seine-Maritime), Jacquie Trumel suit une formation des plus atypiques. Dans une pièce aux allures de salle de classe, murs en bois et tables rangées en U, le petit groupe passe plus d’une heure à humer des effluves en tout genre avec, à chaque fois, un objectif : trouver la molécule chimique qui se cache derrière. Et ce parmi une liste de plusieurs dizaines de substances différentes.
Fort·es de cet apprentissage, les participant·es se muent, une fois à l’extérieur, en vigies citoyennes de lutte contre les nuisances olfactives et les pollutions industrielles. Un réseau baptisé Les Nez normands, créé en Seine-Maritime dans les années 1990 par l’observatoire régional de la qualité de l’air, Atmo Normandie, dans un département marqué par une intense implantation industrielle.
«Créer un langage commun des odeurs»
Formé·es il y a plusieurs années, les participant·es du jour sont ici pour s’affûter. «Le nez, c’est puissant, mais c’est comme le sport, il faut s’entraîner», pointe Régis Dérenchy. L’exercice, des plus sérieux, laisse parfois place à l’humour. «Celui-là, il sent le bouc, non ?», propose Brigitte Duval, après avoir reniflé par trois fois la mouillette. «J’aurais dit les pieds», surenchérit Régis Dérenchy. De l’acide octénoïque, en réalité. Et l’isobutyrate d’éthyle ? «Comme un air de calva», pour Daniel Langlois. «Du kiwi bien mûr», côté Mara Cesano, l’animatrice de la session. «Une odeur peut évoquer des choses très différentes d’une personne à une autre, explique-t-elle. Notre objectif, c’est justement d’aller au-delà de cette subjectivité, pour créer un langage commun des odeurs.»

Cet enseignement vise aussi à lier une odeur à l’empreinte olfactive d’une activité industrielle : sa signature odorante, en d’autres termes. Jacquie n’a ainsi aucun mal à associer l’effluve du disulfure de diallyle à «la pétrochimie et la chimie». «Cette méthode permet d’identifier l’origine d’une nuisance et d’entamer, sur la base d’un référentiel commun et objectif, un dialogue avec l’entreprise, pour agir directement à la source», détaille Jérôme Cortinovis, ingénieur chez Atmo Normandie, et l’un des référents du dispositif. Baptisée «langage des Nez», cette approche a convaincu. Les services de l’État s’appuient désormais sur ces alertes pour mener des contrôles spécifiques sur certains sites industriels. Des «Nez» ont même été formé·es au sein des usines du territoire. Elles et ils sont une centaine au total dans la région, qui s’ajoutent à la quarantaine d’habitant·es «Nez» bénévoles.
Un rôle de vigie toujours en alerte
La légitimité de cette démarche repose sur des années d’expérimentations. La première a débuté en 1997, lorsque des habitant·es de Grand-Couronne, en banlieue de Rouen, se sont plaint·es d’odeurs insoutenables provenant d’une usine de trituration de colza et de tournesol. Atmo Normandie a alors pris l’initiative de former des riverain·es à la reconnaissance des odeurs. À même d’objectiver précisément les nuisances subies, elles et ils ont réussi à faire pression pour obtenir de l’entreprise la mise en place d’un système de filtration réduisant les émanations nocives. La première victoire d’une longue série. Si le «zéro nuisance» reste illusoire, affirment Les Nez normands, leurs actions visent à les limiter et à améliorer le cadre de vie.
Aujourd’hui, le processus est rodé. Une plateforme donne la possibilité aux citoyen·nes de signaler une nuisance olfactive. Les informations récoltées peuvent déclencher l’intervention des expert·es du flair sur le terrain. À plusieurs, les «Nez» hument, recoupent leurs conclusions et alertent. «Récemment, les plaintes se sont multipliées sur une commune de la métropole. Mais, avec les ressentis des habitants, dans un tissu industriel dense, il n’était pas simple d’identifier l’origine précise de la nuisance, relate Jérôme Cortinovis. On est allé sur place, on a trouvé d’où ça venait, et on a informé les services de l’État. Ils ont pris le relais et, après des mesures, les odeurs ont diminué.» Selon Mara Cesano, «de par la rigueur de notre démarche, nos alertes ont du poids auprès de l’administration».
L’incendie de Lubrizol comme moteur
Ces vigies citoyennes sont également amenées à intervenir sur des accidents industriels, comme des incendies. «On est sur les lieux très rapidement, et on tourne pour cartographier, à partir de ce qu’on sent, l’étendue de la dispersion du nuage de fumée», présente Régis Dérenchy. Un rôle qui prend tout son sens pour ce groupe de «Nez» formé en 2022, en réaction à l’incendie du site Seveso Lubrizol, à Rouen, dans lequel 9 500 tonnes de produits chimiques ont brûlé, le 26 septembre 2019. «Ça a été énorme. En un an, on a eu 6 000 signalements, avec beaucoup de symptômes santé, des picotements dans la gorge, des maux de tête. On n’avait jamais vu ça», se souvient Jérôme Cortinovis.
«C’était violent, les odeurs ont persisté pendant plus d’un mois», témoigne pour sa part Régis Dérenchy. «Les odeurs provenant des émanations industrielles pouvaient m’inquiéter, surtout après Lubrizol, confie Aurélia Confais. Mais, apprendre le langage des Nez, ça m’a appris à rationaliser.» Cette sociologue dit ne pas regretter une seconde de s’être lancée dans cette «aventure citoyenne», qui lui a permis de «mieux connaître son territoire», et même de visiter l’enceinte de certaines usines du secteur.
Dispositif pionnier et longtemps unique en France, le système des «Nez» et son langage bien à lui essaiment. «Depuis 2016, des partenaires, qui avaient des problématiques d’odeurs sur leur territoire, se sont montrés intéressés pour dupliquer le dispositif», explique Jérôme Cortinovis. Ainsi, de nouveaux réseaux de «Nez» ont émergé dans le bassin de Lacq (Pyrénées-Atlantiques), à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique), à Brest (Finistère) ou encore sur le littoral martiniquais.
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