Stars de Tiktok, les cosmétiques coréens pour une «beauté naturelle» contiennent des substances toxiques à risque pour la santé

Potion tragique.
Vert a passé au crible plus d’une cinquantaine de cosmétiques coréens vendus en France. Derrière la promesse d’une peau éclatante, nous avons identifié un cocktail de substances controversées : des polluants et des perturbateurs endocriniens suspectés.

«Ce soir, je fais ma skincare avec vous», annonce l’influenceuse Rose Lucy à ses trois millions d’abonné·es Tiktok. Cette Française installée à Los Angeles (États-Unis) distille ses conseils pour un parfait soin de la peau (skincare, en anglais). Elle enchaîne l’application de plusieurs produits cosmétiques : un baume démaquillant, un gel nettoyant, une lotion, un sérum sur les contours des yeux, un autre sur le visage et, enfin, une crème de nuit… Pas moins de six références, toutes coréennes.

@roselucyy ORDRE + ÉTAPES SKINCARE DU SOIR 🌜 🌑🌛 #beautytok ♬ son original – Rose Lucy

Superposer des produits cosmétiques sur son visage, matin et soir, pour nettoyer, hydrater, protéger, réparer sa peau… Comme cette influenceuse, des milliers de personnes suivent cette routine chaque jour. Elle s’inspire de la tradition coréenne, où le soin de la peau est ancré dans la culture depuis des siècles. Historiquement, les Coréen·nes privilégient les ingrédients naturels : un récit sur lequel les industriels capitalisent pour vendre leurs produits.

La K-beauty : un marché à 5 milliards d’euros en France en 2025

Débarqués en France au début des années 2010, les produits de K-beauty («beauté coréenne», en français) ont conquis nos salles de bain grâce aux influenceuses… et au gouvernement coréen, qui soutient son industrie cosmétique à coups de milliards de wons. En 2025, la Corée du Sud est devenue la deuxième plus grosse exportatrice de ces produits dans le monde, juste derrière la France.

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Les articles de K-beauty pour beaucoup fabriqués en Corée du Sud, mais pas que – ont généré plus de cinq milliards d’euros de revenus en France en 2025 ; d’ici huit ans, la barre des douze milliards pourrait être atteinte, selon une étude de marché étasunienne. Il faut dire qu’ils figurent en bonne place dans les magasins Sephora et Action, mais aussi sur Amazon et dans les boutiques spécialisées (MiiN, Korean Skincare). Si les 18-30 ans forment le gros des consommateur·ices, les préados (8-12 ans) en sont de plus en plus friand·es. Mais quel sont les risques à appliquer quotidiennement ces produits sur notre visage ?

Vert a passé au crible une cinquantaine de cosmétiques vendus en France. Parmi eux, plus d’une dizaine ont attiré notre attention. Dans leur formule, nous avons identifié de nombreuses substances qui présentent des risques de toxicité, de perturbation endocrinienne ou même de cancérogénicité.

Sept substances à risque dans deux produits de la marque Erborian

La marque Erborian figure très haut dans notre classement des cosmétiques les plus problématiques. Ses produits de K-beauty ont la particularité d’être popularisés en France depuis les années 2010 par la chaîne de magasins Sephora, détenue par le groupe LVMH.

Nous avons compté jusqu’à sept substances considérées comme à risque dans deux tubes Erborian parmi les plus vendus, notamment par Sephora et Amazon : les crèmes CC Dull correct, destinées à «corriger automatiquement la perte d’éclat» du visage, et CC Eye, qui «estompe naturellement l’apparence des cernes».

L’application Yuka, qui permet de connaître la composition des produits, leur a attribué la pire note : 0 sur 100. Parmi les sept substances retrouvées, quatre sont des filtres UV problématiques : l’éthylhexyl salicylate, l’éthylhexyl méthoxycinnamate (ou octinoxate), le nano-dioxyde de titane et le nano-oxyde de zinc.

Les deux premiers sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens, c’est-à-dire qu’ils pourraient dérégler le fonctionnement de nos hormones. L’éthylhexyl salicylate est également «susceptible de nuire au fœtus», d’après la classification des industriels auprès de l’Echa, l’agence européenne des produits chimiques, en plus d’être «très toxique pour la vie aquatique».

Le troisième filtre UV, interdit comme colorant alimentaire dans l’Union européenne depuis 2022, est controversé puisqu’il «peut-être cancérogène pour l’homme» par inhalation, d’après le classement du Centre international de recherche sur le cancer (Circ). Enfin, le quatrième est réputé nocif pour les algues et les coraux, d’après une étude menée par une équipe internationale de chercheur·ses.

«On est dans une débauche de filtres UV, c’est la grande mode»

Et ce n’est pas tout ! Toujours dans ces deux crèmes, on retrouve du cyclométhicone, un mélange de plusieurs silicones suspectés d’être des perturbateurs endocriniens.

Pourquoi autant de filtres UV dans les produits coréens ? C’est une tradition en Asie : les femmes se protègent toujours des rayons du soleil. Il était donc logique que les filtres solaires soient inclus dans les produits du quotidien. Mais sont-ils indispensables ? Non, selon les deux expertes que nous avons interrogées.

«La quantité de filtre UV y est infime, et donc cela ne sert à rien, juge Zoé Kerlo, toxicologue chez Yuka. En réalité, il faudrait s’en réappliquer régulièrement dans la journée pour que le filtre UV soit réellement efficace.» Car, attention : ce ne sont pas des crèmes solaires. «C’est même un peu dangereux de se penser protégé du soleil en utilisant ces crèmes», estime l’experte.

Appliquer des cosmétiques au quotidien pour filtrer les rayons UV, «ça a un impact pour la santé cutanée, car la plupart sont suspectés d’être des perturbateurs endocriniens. On est dans une débauche de filtres UV, c’est la grande mode», s’indigne Céline Couteau, maîtresse de conférences et spécialiste des cosmétiques à l’université de Nantes (Loire-Atlantique), pour qui l’industrie devrait prendre la «bonne résolution d’arrêter d’en mettre partout».

Des substances utilisées «de manière anarchique» par les fabricants

Dans d’autres crèmes de la marque Erborian, nous avons identifié une autre substance qui fait débat : le butyloctyl salicylate. Présent dans le soin «anti-rougeurs» CC Red correct, le teint «effet peau de bébé» BB crème ou encore dans le correcteur de teint CC crème, il est officiellement utilisé pour assouplir la peau.

Selon Zoé Kerlo, la toxicologue de Yuka, il est souvent choisi par les industriels pour renforcer les performances des filtres UV, sans être lui-même considéré comme un filtre solaire. «C’est problématique, selon Céline Couteau, car il ne figure pas dans la liste européenne des filtres UV officiellement autorisés dans les cosmétiques.»

Pour elle, les fabricants l’utilisent car il n’a aucune restriction de quantité d’utilisation, contrairement aux filtres UV classiques. «Le butyloctyl salicylate est utilisé de manière anarchique par les industriels, qui font du hors-piste», s’étonne la spécialiste.

L’actrice étasunienne Ashley Park dans une boutique éphémère de la marque de skincare coréenne Laneige, à New York (États-Unis), le 23 octobre 2025. © Astrid Stawiarz/Getty Images via AFP

Pourtant, selon l’Echa, le butyloctyl salicylate est suspecté d’être reprotoxique : il est considéré comme une substance «susceptible de nuire au fœtus en cas d’inhalation». Selon le Cosmétic ingredient review étasunien, il est potentiellement un perturbateur endocrinien.

Sollicité par e-mail, le service de presse d’Erborian a répondu à Vert : «Tous les ingrédients utilisés dans nos produits sont autorisés en cosmétique conformément aux cadres réglementaires applicables.» La marque indique qu’elle a supprimé ces deux dernières années certaines substances problématiques de son correcteur de teint CC Crème et de son soin «anti-rougeurs» CC Red correct. Quant aux crèmes CC Eye et CC Dull correct, «des reformulations […] sont prévues pour 2027». La marque détenue depuis 2012 par le groupe L’Occitane promet plus d’informations claires et transparentes sur la composition de ses produits.

Notre enquête révèle que le butyloctyl salicylate est également présent dans d’autres marques coréennes bien connues des amateur·ices de skincare : le sérum solaire de la marque Torriden et l’écran solaire de Beauty of Joseon.

Ce produit est «commercialisé conformément à la réglementation européenne sur les cosmétiques», se défend Torriden auprès de Vert. «À l’heure actuelle, il n’est pas prévu de modifier [sa] formulation spécifiquement en raison de cet ingrédient», détaille encore l’entreprise. Quant à la marque Beauty of Joseon, elle nous précise : «Au vu des exigences réglementaires en vigueur et des données de sécurité accessibles au public, cet ingrédient est considéré comme adapté à l’usage auquel il est destiné dans les produits cosmétiques.»

Un conservateur «cancérogène possible»

Une autre catégorie d’ingrédients très répandue interroge : les conservateurs. Indispensables pour empêcher la prolifération des bactéries, ils permettent de garder les crèmes après leur ouverture. Mais certains sont également pointés du doigt pour leurs effets potentiels sur la santé.

Le BHA, par exemple, est présent dans la crème de contour des yeux de Some by Mi. Or ce conservateur est classé par le Circ comme «cancérogène possible pour l’homme». Un avis de mars 2026 du Comité scientifique européen pour la sécurité des consommateurs recommande de ne pas dépasser une concentration de BHA de 0,07%. Un avis consultatif qui n’est pas transposé dans la règlementation européenne et que les fabricants ne sont pas tenus de suivre. Sollicitée par e-mail, la marque coréenne n’a pas répondu à nos questions.

La marque Erborian figure en bonne place dans notre classement des cosmétiques les plus problématiques. © Adobe stock

Quant au conservateur BHT, il est présent dans cette même crème, ainsi que dans un masque de nuit de Laneige. Il est classé comme «toxique pour les organismes aquatiques, entraîne des effets néfastes à long terme», selon une classification des industriels auprès de l’Agence européenne des produits chimiques. Le BHA et le BHT sont par ailleurs suspectés d’être des perturbateurs endocriniens. Selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), «il y a une convergence d’éléments de preuve que le BHT peut agir sur la thyroïde».

Le conservateur le plus répandu dans les tubes de K-beauty est le phénoxyéthanol. Bien qu’il soit présent en très petite quantité dans chaque produit, l’exposition répétée à cette substance pourrait provoquer des effets néfastes sur le foie ou la fertilité, selon plusieurs études.

Elle figure sur la liste d’ingrédients de cette essence CORSX à base de bave d’escargot, très en vogue sur TikTok, vendue en France par le site spécialisé MiiN. On la retrouve dans la crème réparatrice Cicapair, de Dr. Jart+, notamment commercialisée en France par Nocibé.

Le service communication de Dr. Jart+ a indiqué à Vert que ce conservateur était présent dans le produit «à une concentration inférieure à la limite réglementaire fixée par l’Union européenne», estimant ainsi que «son utilisation dans les cosmétiques est sans danger depuis de nombreuses années».

Le phénoxyéthanol revient aussi dans les produits de K-beauty vendus dans les magasins Action, parmi lesquels beaucoup de ses marques maison, Eliza Jones et Skin Bliss. «Sur la base des données scientifiques actuelles et des exigences réglementaires en vigueur, nous n’avons pas l’intention de reformuler ces produits», nous indique le service communication de l’enseigne à très bas prix.

À noter que les marques Innisfree et Glow Recipe semblent mieux s’en sortir : aucune substance parmi celles citées dans cette enquête n’a été relevée parmi leurs meilleures ventes.

Les enfants et les adolescents sont les plus à risque

Faut-il pour autant abandonner les routines de beauté coréenne ? «Ces substances sont à chasser de nos routines hygiène et beauté», estime Zoé Kerlo, la toxicologue chez Yuka. «Le problème, c’est le fait de superposer les produits les uns sur les autres, pointe de son côté la spécialiste des cosmétiques Céline Couteau. On augmente la quantité de substances étrangères à l’organisme sur la peau.»

Les enfants et les adolescent·es sont les publics les plus à risque, selon les expertes interrogées. «Des publications montrent que l’hyperconsommation de cosmétiques peut être en lien avec une puberté précoce», indique Céline Couteau.

Pourtant, les préados sont une cible privilégiée de l’industrie cosmétique. Sur TikTok, des enfants âgés de 9 à 13 ans – que l’on surnomme les «Sephora kids» – font désormais la promotion des routines de skincare auprès de leur génération.

Sollicitée par Vert, l’enseigne Sephora, qui vend de nombreuses marques coréennes dans ses rayons, se défend : «Tous les produits que nous vendons sont conformes à la réglementation européenne.»

«Ce n’est vraiment pas à appliquer sur une peau jeune, plus fine, qui laisse passer les substances plus facilement, ni sur les femmes enceintes», considère Zoé Kerlo, le fœtus étant particulièrement sensible aux perturbateurs endocriniens.

Selon la toxicologue, les consommateur·ices ne doivent pas être dupes : «Les cosmétiques coréens sont vendus et marketés comme des produits pour avoir une peau parfaite, mais ce n’est pas parce que le produit vient de Corée que la formule est nécessairement plus saine pour la santé.»

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

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