
Se souvenir et ne plus jamais laisser faire. Voilà dans quel état d’esprit se trouvent les manifestant·es rassemblé·es pour la dernière mobilisation d’ampleur contre l’A69, ce samedi. Elles et ils ont répondu à l’appel d’un collectif anonyme, soutenu par La Voie est libre (LVEL), Extinction Rebellion ou encore Les Soulèvements de la Terre.
Après trois ans et demi de travaux, l’axe autoroutier qui doit relier Castres (Tarn) à Toulouse (Haute-Garonne) devait être mis en service le 15 octobre. Mais le concessionnaire Atosca a annoncé que l’inauguration était repoussée à la première semaine de novembre, en raison des derniers contrôles de sécurité réalisés par l’État.
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Les opposant·es écologistes sont bien conscient·es d’avoir perdu la bataille. Preuve de cette fatigue militante, seules 1 500 personnes (1 100, selon la préfecture) se sont déplacées sur un champ de Cambounet-sur-le-Sor, à deux kilomètres de l’autoroute. En octobre 2023, lors d’un rassemblement d’ampleur, elles et ils étaient près de 10 000 (5 000, selon la préfecture).
«Nous avons été brisés, physiquement et psychologiquement»
«C’est aussi que les gens ont peur des violences policières», estime Gilles Garric, de LVEL. Pour encadrer ce week-end de mobilisation, les autorités ont déployé un important dispositif de sécurité, avec près de 800 policier·es et gendarmes réparti·es sur tout le tracé.
Ce samedi, de nombreuses fouilles de voitures sont effectuées sur les routes attenantes. Les forces de l’ordre tentent – avant de rétropédaler – d’imposer aux journalistes de se délester de leur matériel de protection : casques et masques FFP2.
Éparpillé·es entre un immense chapiteau, plusieurs barnums associatifs et des dizaines de tables montées à la va-vite, les manifestant·es se veulent pourtant combatifs, faisant honneur au nom grinçant donné à ce baroud d’honneur : «A69 : La dé-fête». «Les endroits qui nous entourent sont des lieux chargés émotionnellement : nous y avons été brisés, physiquement et psychologiquement. Pourtant, cette lutte a rassemblé des zadistes, des associations, des juristes… Il faut que ça serve d’exemple pour la suite. Nous voulons montrer qu’à l’avenir, nous nous battrons férocement jusqu’à la dernière minute», témoigne Lucie (elle n’a pas donné son nom), militante de la première heure, le visage masqué par une cagoule et des lunettes.
Un long feuilleton judiciaire
Rembobinons. Le combat contre l’A69 a débuté dès le début du chantier, en mars 2023, avec l’installation de militant·es dans les arbres destinés à être abattus le long du tracé. À l’automne 2023, le plus célèbre de ces «écureuils», Thomas Brail, a entamé une grève de la faim pour exiger la fin du chantier, ce qui a permis de fortement médiatiser la lutte. Plusieurs mobilisations, pour certaines émaillées d’affrontements avec les forces de l’ordre, ont également rassemblé des milliers de manifestant·es, notamment en avril et octobre 2023.
En parallèle, le collectif LVEL a mené une longue bataille juridique pour faire annuler l’autorisation environnementale du projet autoroutier. À la suite de multiples rebondissements, le Conseil d’État a définitivement validé l’infrastructure en juin 2026. Pas découragée pour autant, LVEL prévoit désormais de porter le dossier devant la justice européenne.
Sur le camp, Carole (elle n’a pas donné son nom), 66 ans, reste également mobilisée : «Cette autoroute est une balafre dans le paysage ; on a perdu mais on veut montrer qu’on est toujours là.» Partout sur le lieu de rassemblement, plusieurs pancartes sont brandies pour dénoncer d’autres projets jugés destructeurs pour l’environnement, comme la future ligne à grande vitesse (LGV) entre Bordeaux (Gironde) et Toulouse, ou encore l’A412, une autoroute de 16 kilomètres entre Machilly et Thonon-les-Bains (Haute-Savoie).
«Je n’avais jamais participé à une mobilisation contre l’A69»
Clap de fin d’une mobilisation de plusieurs années, ce week-end accueille nombre de jeunes venu·es pour la première fois lutter contre l’A69. Regroupé·es dans l’herbe autour d’un déjeuner végane, des étudiant·es en science politique, âgé·es de 22 ans, expliquent étudier «la transition écologique et les grands projets inutiles», comme le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou le complexe de loisirs Europacity. «À chaque fois, on nous parle des gens qui luttent sur le terrain, je voulais voir ça de mes propres yeux», détaille Em*.
Plus jeunes encore, Fleur, 18 ans, et son amie Faustine, 19 ans, toutes deux militantes de La France insoumise (LFI), sont venues en stop depuis Bordeaux. «Je n’avais jamais participé à une mobilisation contre l’A69, mais je trouvais que ce week-end était une belle façon de montrer que l’on faisait front», estime la première.
Rencontré près du stand du Groupe national de surveillance des arbres (GNSA), l’activiste Thomas Brail se veut lui aussi optimiste : «Nous avons gagné la bataille de l’opinion publique. Je ne pense pas que ce soit la fin, ce projet destructeur a mis en lumière tous les autres comme l’A412, ça va permettre aux citoyens de se réveiller.»
20,40 euros pour un aller-retour
Le militant en est convaincu, la défaite est dans le camp adverse : «Au vu prix du péage, le boycott de l’autoroute se fera naturellement», affirme-t-il. Jeudi, le concessionnaire Atosca a annoncé qu’un aller-retour Castres-Toulouse coûtera 20,40 euros pour une voiture. «C’est anti-social. Pour les gens de Castres, c’est terrible : ils se sont fait saccager leur territoire pour rien, ils ne pourront même pas emprunter cette autoroute», enrage Maxime*. À quelques pas, Gilles Garric, un autre militant, confie ne pas vouloir participer à la marche, de peur des affrontements.
Quelques minutes avant le départ du cortège, personne ne sait si la mobilisation va rester pacifique. Le parcours négocié avec la préfecture, qui devait au départ passer par plusieurs anciens lieux occupés par les opposant·es, a été transformé en une simple marche autour de la réserve naturelle du Dicosa, coupée en deux par l’autoroute.
La raison de ce revirement ? Selon la préfecture, les manifestant.es avaient décidé, vendredi, d’installer un premier camp de base trop près de l’autoroute et de certains sites sensibles, comme celui de l’entreprise de BTP Carayon, dégradée lors de la manifestation d’octobre 2023.
«Nous voulions simplement voir l’autoroute depuis le lieu de rassemblement», plaide Lucie. Un argument qui n’a pas convaincu les autorités, lesquelles ont imposé une réimplantation plus lointaine du camp et négocié un parcours plus court, éloigné des lieux mémoriels de lutte. De quoi, selon les organisateur·ices, attiser les tensions.
«On dirait une fin de soirée, sauf qu’il est 17 heures»
En début d’après-midi, alors que la manifestation démarre, un groupe d’une quarantaine de «black blocks» s’installe en tête de cortège, la plupart juché·es sur une bétaillère tirée par un tracteur. Ambiance Mad Max garantie.
Une heure trente plus tard, arrivée à quelques mètres de l’autoroute, la foule de manifestant·es s’immobilise devant un impressionnant arsenal de policier·es et gendarmes. Deux véhicules blindés, un camion à eau, une longue file de camions et des effectifs suréquipés gardent cet endroit symbolique : derrière eux s’étendent l’autoroute et l’ancienne ZAD de la «Crem’Arbre», où des militants écologistes étaient restés perchés dans des arbres pendant plusieurs semaines pour protester contre leur abattage.
Après quelques minutes extrêmement tendues entre manifestant·es et forces de l’ordre, le calme finit par revenir. À la suite de plusieurs prises de parole applaudies par la foule, le cortège fait demi-tour et s’éparpille autour du Dicosa, dans une ambiance bon enfant. «On dirait une fin de soirée, sauf qu’il est 17 heures», ironise un manifestant. Comme un petit air de… dé-fête.
*Les prénoms ont été modifiés.










