
«L’indifférence est un privilège», «Centrale avec les lycéens», «Moins de CRS, plus de CNRS». Ce mardi matin, les étudiant·es de l’école d’ingénieurs CentraleSupélec, sur le plateau de Saclay (Essonne), ont recouvert les entrées de leur établissement de pancartes. Elles et ils ont organisé un blocus pour la première fois afin de relayer les mobilisations lycéennes débutées à la mi-septembre.
«Le but n’est pas de se réapproprier le mouvement mais de le soutenir», souligne Aurélien*, en deuxième année à Centrale. «À quelques pas d’ici, le lycée Blaise-Pascal d’Orsay a des trous dans son toit, des fuites constantes et parfois même des inondations», s’indigne Nathan*. Derrière lui, un groupe d’amies peaufine des pancartes contre la répression policière. Des poubelles ont été amassées devant le bâtiment principal, flambant neuf, dénommé Francis-Bouygues.
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Il est 8h15. Élèves et professeur·es découvrent qu’il n’est pas possible d’entrer. «Je comprends certaines de leurs revendications, admet l’une des intervenantes, mais pour l’instant ils nous enquiquinent, surtout.» «Et l’école, elle est à qui ? Elle est à nous !», lance un étudiant au mégaphone devant la trentaine d’élèves réunie sur le parvis. Un peu plus loin, le bâtiment Bréguet, celui de la présidence de l’école, a aussi été barricadé.

«Beaucoup ici ont eu de la chance dans leur scolarité, c’est ce qui leur a permis d’arriver dans cette école, remarque Aurélien. On en a conscience et on aimerait mettre fin aux injustices sociales liées à l’éducation.» «Nous voulons montrer que l’argent est inégalement réparti entre établissements», précise Édouard*, en première année à Centrale.
C’est la première fois que la prestigieuse école est bloquée par ses élèves. Et elle est loin d’être la seule sur le plateau de Saclay, dans cette partie de la région parisienne où se sont implantées de nombreuses écoles d’ingénieurs ces dernières années.
Les étudiant·es d’AgroParisTech et de l’École normale supérieure étaient sur le pont dès la semaine dernière. Celles et ceux de l’École nationale de la statistique et de l’administration économique (Ensae), de l’École nationale supérieure des techniques avancées (Ensta), de Télécom Paris ou encore de SupOptique ont commencé les blocages lundi. L’objectif : obtenir la banalisation des cours pour permettre à tout le monde de se rendre en manifestation.
Des étudiant·es en pharmacie et biologie à l’université Paris-Saclay sont venu·es prêter main-forte aux Centralien·nes. «On se rend compte de nos privilèges et on veut manifester notre solidarité pour les autres», souligne Lisa*. Les inégalités de moyens dénoncées dans les lycées existent aussi dans le supérieur : «Les bâtiments de la fac Paris-Saclay, dans la vallée, sont délabrés, il y fait très froid l’hiver ; ici, sur le plateau, le privé permet de rénover des bâtiments en bon état pour 137 millions d’euros», renchérit Aïcha*.

Avec des camarades, Antonin* a monté un projet de plateforme de soutien scolaire à l’intention des lycéen·nes de première et terminale en région parisienne. Les étudiant·es veulent offrir des cours bénévolement pour celles et ceux qui le souhaitent.
De l’autre côté du plateau de Saclay, les étudiant·es de Télécom Paris prennent le petit-déjeuner en petits groupes, devant chaque porte condamnée par des poubelles, grillages et bancs en bois. Elles et ils sont enthousiasmé·es par cette mobilisation d’une rare ampleur. «Dans la plupart des écoles d’ingénieurs, il n’y a pas de syndicats, détaille Sacha*. C’est nouveau pour beaucoup de se faire un avis, de le défendre et d’aller dans la rue pour le porter. Se politiser est un apprentissage.» Selon Rémy*, «ici, les gens ont du mal à s’y mettre, mais ça se fait petit à petit, on a le projet de former un syndicat à Télécom.»
Des revendications communes entre lycéens et étudiants
Une rue plus loin, devant un bâtiment qui accueille les cours de multiples écoles, dont Polytechnique (X), l’Ensae et AgroParisTech, certain·es étudiant·es de l’X sont venu·es soutenir le blocus en toute discrétion. «Je ne peux pas m’exprimer, explique l’un d’eux. Nous sommes dans une école militaire dont les membres sont soumis au devoir de réserve.» Pour Sacha*, élève d’AgroParisTech, «nous vivons dans un contexte général où toute la jeunesse craint pour son avenir. On voit bien qu’il y a un risque sur l’approvisionnement en eau en France, des inégalités criantes et une marche vers la guerre.»
Les étudiant·es et lycéen·nes se sont accordé·es au début du mois sur dix mesures urgentes à appliquer. Parmi leurs revendications : des rénovations d’établissements scolaires et universitaires, une embauche massive de personnel dans l’éducation ou encore la fin de la répression policière.

Les doctorant·es du plateau de Saclay ont également apporté leur soutien au mouvement. «Nous voulons d’abord faire entendre les revendications lycéennes et, dans un second temps, alerter sur l’état de la recherche supérieure, précise Nina*, représentante du collectif et en deuxième année de thèse en économie. Il y a aujourd’hui une mise en concurrence des différents domaines de recherche, avec des réductions de postes pour les sciences humaines et sociales et davantage de financements pour l’IA et l’armement.»
Pour nombre d’étudiant·es, apprenti·es chercheur·ses ou ingénieur·es, le manque de moyens pour les lycées et dans l’éducation supérieure provient d’un même désinvestissement dans l’éducation nationale.
Contrairement aux universités rattachées au ministère de l’éducation supérieure et de la recherche, plusieurs écoles d’ingénieurs sont sous la tutelle d’autres ministères correspondant à leurs enseignements : celui des armées pour l’Ensta ou de l’économie pour l’Ensae. Une proximité dont les étudiant·es veulent se servir pour porter les voix des lycéen·nes jusqu’aux différentes instances de l’exécutif. Nina rappelle que «ce n’est pas parce qu’on nous appelle “les élites” que nous voulons être associés à la politique néolibérale du gouvernement».
*Les personnes interrogées ont souhaité être anonymisées.










