
«Au début, on avait simplement une lampe solaire, et ensuite un ami nous a apporté son groupe électrogène, pour pouvoir mettre un peu plus de lumière et charger nos téléphones.» Depuis le 11 mai, des habitant·es de la commune de Tumara’a, sur l’île de Raiatea, en Polynésie française, campent sur le motu Horea, un petit îlot de sable corallien. La raison de leur mobilisation : un vaste projet hôtelier qui menacerait l’accès au dernier motu encore public du district, validé par les autorités locales sans concertation avec la population.
Heifara Brothers, président de l’association Motu Faya, fait partie de la petite dizaine de personnes qui occupe l’îlot depuis bientôt deux mois. Elles et ils y ont installé des tentes ou dorment sous le faré, ce bungalow ouvert aux visiteur·ses, installé par l’ancienne municipalité. «Nous avons un petit réchaud où on fait notre nourriture, explique le père de famille. L’eau potable était déjà en place, à disposition du public.» Des rotations quotidiennes sont organisées pour amener les mobilisé·es sur l’île principale la journée, pour l’école ou le travail. Les militant·es ont déjà réussi à retarder le début des travaux, prévu le 31 mai.
Cet article est en accès libre.
C’est un engagement fort de notre équipe, pour permettre à tout le monde de s’informer gratuitement sur l’urgence écologique et de faire des choix éclairés. Si vous le pouvez, faites un don pour soutenir notre travail dans la durée et garantir notre indépendance.
Le bail de vingt ans, signé en mai 2024 entre l’ancien conseil municipal et la SAS Te Rai-Atea, prévoit l’exploitation des plus de 11 000 mètres carrés du motu pour 150 000 francs pacifique mensuels, soit 1 250 euros. Une somme dérisoire, dénonce Heifara Brothers : «On aurait pu nous-mêmes le louer à la commune, se cotiser et faire des activités avec des associations.» L’espoir repose désormais sur le nouveau maire régionaliste de Tumara’a, Gérard Goltz, qui a engagé une procédure judiciaire pour faire annuler le bail. Ni l’ex-municipalité ni Gérard Goltz n’ont répondu à nos sollicitations.
Des plages de plus en plus rares, de plus en plus convoitées
Le combat de Motu Faya, des associations locales et des habitant·es s’inscrit dans un mouvement plus large de privatisation des îlots coraliens et des plages polynésiennes, toujours plus convoités pour des projets touristiques ou des résidences luxueuses. Mais aussi plus rares à cause de l’érosion, des cyclones et des aménagements humains. Le littoral à l’eau turquoise et au sable cristallin ne représente que 18% des côtes polynésiennes, contre 33% en 1993.
«Les terres sont rachetées par des promoteurs européens ou internationaux, pour être développées et vendues sur le marché international, explique Temoana Poole, un militant de l’île de Moorea, à 200 kilomètres de Raiatea. On a aussi des promoteurs locaux qui ont le même fonctionnement.» En février 2025, la présidence de la Polynésie française a lancé deux appels à manifestation d’intérêt (AMI) pour soutenir la création et la rénovation d’hôtels, à grand renfort de réductions et d’exonérations fiscales. Objectif : 600 000 visiteur·es annuel·les d’ici à 2033, contre les 280 000 actuel·les.
En plus des pressions environnementales, les projets hôteliers du littoral illustrent la fine limite entre la privatisation des plages et la restriction de leur accès. Sur les anses polynésiennes, parfois très étroites, la délimitation entre le domaine public et le domaine privé est ténue et se joue à quelques mètres : seule la bande sablonneuse qui reste humide est considérée comme publique. «Sur la plage de Temae [à Moorea, NDLR], à marée haute, le domaine public est sous l’eau. Donc tout ce qui est au-dessus est du domaine privé», souffle Alain Bonno, le président de l’association des habitant·es de Temae, membre de la fédération Tāhei ‘autī ia Moorea.
À Moorea, un kilomètre de littoral aux mains d’un seul groupe
Sur l’île de Moorea, la plage de Temae est elle aussi sous pression. Les associations locales s’opposent au projet de complexe hôtelier de Louis Wane, figure économique puissante dans l’archipel. Racheté en 2021, le terrain de plus de 50 hectares entre mer et montagne englobe la plage, l’une des dernières accessibles librement au public sur l’île depuis la construction du Sofitel, du Hilton ou encore de l’hôtel des Tipaniers. «Légalement, ces plages sont publiques, mais si aujourd’hui on va devant l’une d’entre elles, les gardiens vont nous chasser et nous dire que c’est réservé aux clients, explique le militant Temoana Poole, pour qui la plage fait intégralement partie du mode de vie polynésien. Quand tu vas à la plage, c’est pour mettre ta musique, peut-être faire un barbecue, peut-être rigoler, faire du bruit… Sur une plage d’hôtel, tu n’as pas cette liberté.» Le groupe Wane, de son côté, prône la création d’emplois et affirme dans la presse que la plage restera accessible au public.
Il y a quelques années, les habitant·es de Moorea avaient réussi à empêcher un projet de construction de bungalow sur pilotis du même promoteur dans la baie. Aujourd’hui, le groupe Wane pousse une modification du plan d’aménagement de Moorea sur le nouveau terrain, afin que la parcelle soit divisée : 350 mètres de plage réservés à l’hôtel, contre 200 pour la population. Un argument pour le groupe Wane, qui se défend en disant «céder» ces centaines de mètres aux habitant·es. Or, ajoutée à la plage du Sofitel voisin, le groupe contrôlerait presque un kilomètre de littoral. Une partie du terrain devait pourtant accueillir un parc public, un projet dans les tuyaux depuis dix ans. Une consultation publique a été demandée par le président de la Polynésie sur l’avenir du littoral de Temae. Le groupe Wane et la municipalité de Moorea n’ont pas répondu à nos demandes d’entretien.
«Le Polynésien a le boulot de serviteur sur sa propre terre»
L’accès aux plages n’est pas le seul enjeu du tourisme de masse. Sous la pression de la spéculation, le foncier polynésien devient inaccessible aux locaux et les prix immobiliers y sont en moyenne 31% plus élevés qu’en France hexagonale. «C’est le chantage à l’emploi, explique Alain Bonno. Ils disent que sans développement, on ne pourra pas offrir d’emploi. Mais, à Moorea, plus de 50% de la population travaille essentiellement au black.» Il déplore aussi la perte d’activités des petits acteurs économiques – propriétaires de Airbnb, taxis ou bateaux – absorbée par les grands projets. Pour Temoana Poole, les emplois proposés par le secteur sont aussi rarement valorisés : «Dans un hôtel, le Polynésien est un jardinier, une femme de ménage, un barman ou un gardien. Il touche le Smic et le propriétaire ramasse la richesse créée. Le Polynésien a le boulot de serviteur sur sa propre terre.»
Le jeune homme a fondé l’association Keep Moorea wild pour protéger l’île. «En grandissant, j’ai vu ma culture disparaître : notre mode de vie, notre vision, nos valeurs sont rattachés à la terre. Si on perd cet accès, on perd notre ADN.» Il dénonce un système qui asservit les Polynésien·nes : «Moi, sur mon île, j’ai le choix d’aller au travail pour acheter de la nourriture au magasin, ou de me nourrir dans mon lagon et mes forêts fruitières – et ça, c’est magnifique. Plus on détruit nos terres, plus on enchaîne les Polynésiens à ce système venu d’ailleurs.»
Pour lutter contre la spoliation à Moorea, Keep Moorea wild propose de racheter des terres mètre carré par mètre carré pour en préserver la jouissance collective. Au motu Horea, la mobilisation continue de croître : Motu Faya appelle les habitant·es de Raiatea à relayer les militant·es sur place, une cagnotte et une campagne de dons alimentaires circulent sur les réseaux sociaux. Heifara Brothers note avec gratitude la solidarité venue «d’un peu partout sur l’île principale». «On aimerait faire plus de bruit et faire bouger les choses. Les gens réalisent que ce n’est pas un simple combat, c’est un patrimoine à protéger.»










