Annoncée ad nauseam depuis 2023, l’indispensable programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) – qui planifie le développement des énergies filière par filière à horizon 2030 et 2035 – a eu toutes les peines du monde à se frayer un chemin jusqu’au Journal officiel. C’est désormais chose faite, ce vendredi. Impuissant à faire atterrir un texte sensé au Parlement, notamment en raison des croisades anti-renouvelables de la droite et de l’extrême droite, le gouvernement a joué la montre jusqu’à épuisement des délais… et des filières.
Faute de nouveaux objectifs, les secteurs de l’éolien et du solaire étaient en situation de quasi-moratoire (une suspension temporaire d’activité) depuis plusieurs mois, avec des suppressions d’emplois et des difficultés économiques à la clé (notre article). C’est donc finalement un seul décret – sans loi – qui doit permettre de les sortir enfin de la paralysie. Une clause de revoyure est fixée à 2027 (après la présidentielle) et des textes spécifiques aux outre-mer sont encore attendus.
Consos qu’on cesse
Consensuels, les objectifs liés à la consommation d’énergie n’ont pas été concernés par les deux vagues de réécriture. Comme dans la première mouture, présentée en novembre 2023, le gouvernement vise une réduction drastique de 30% de la consommation d’énergie d’ici à 2030 et de 35% en 2035 (par rapport à 2023). Pour rappel, la consommation d’énergie finale de la France n’a baissé que de 14% depuis 2012 et les trajectoires actuelles «ne permettent pas d’atteindre l’objectif», reconnaît le document, qui indique que «des leviers complémentaires devront donc être identifiés et actionnés».
De l’électricité dans l’air
Parallèlement, le gouvernement mise toujours sur une électrification massive des usages (passage du véhicule thermique à l’électrique, du chauffage fossile aux pompes à chaleur, etc.), et donc sur une hausse drastique de la consommation d’électricité (+30% d’ici 2035) pour se sevrer des énergies fossiles. Celles-ci représentent encore 58% du mix énergétique (contre 62% il y a douze ans) et le gouvernement espère réduire cette part à 30% d’ici 2035.

Pourtant, de l’aveu même de la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, l’électrification a été bien moins rapide que prévu ces dernières années, ralentissant d’autant le processus de décarbonation. C’est pourquoi un «grand plan électrique», promis depuis plusieurs mois, sera officialisé en avril, a prévenu la ministre jeudi.
Lucky nuke
Pour produire toute cette électricité, le gouvernement confirme la relance du nucléaire, annoncée dès 2022 par Emmanuel Macron : prolongation de tous les réacteurs qui peuvent l’être, confirmation du programme de construction de six réacteurs nouvelle génération EPR2 (9,75 gigawatts au total) et les études de faisabilité pour huit réacteurs supplémentaires (13 gigawatts). Les premières mises en service étant escomptées en 2038, ces nouveaux réacteurs ne participeront pas à la hausse de la production d’électricité décarbonée à court terme.
En revanche, la PPE prévoit une «optimisation» du parc nucléaire existant, dès 2030, qui doit permettre d’augmenter la production annuelle des 57 réacteurs, jusqu’à plus de 12% (de 373 térawattheures en 2025 à jusqu’à 420 térawattheures). «Un pari ambitieux qui part du postulat qu’on n’aura aucun problème sur le parc», confie un expert du secteur. Le souvenir de l’hiver 2021/2022, où EDF avait dû mettre sur pause 12 réacteurs dont les tuyauteries étaient atteintes par la corrosion, semble bien lointain.
Pales figures
Alors que tous les curseurs sont poussés au maximum pour le nucléaire, la croissance de l’éolien terrestre et du photovoltaïque est volontairement freinée «pour tenir compte des débats parlementaires du printemps 2025 et de l’évolution de la consommation électrique sur les dernières années», justifie le gouvernement dans son dossier adressé à la presse.
Il fait là référence à l’examen de la proposition de loi dite «Gremillet», qui s’est notamment traduite à l’Assemblée nationale par l’adoption, grâce aux voix du Rassemblement national (RN) et de la droite, d’un moratoire sur le développement de ces deux énergies (avant que le texte ne soit finalement rejeté).
Résultat, les objectifs de déploiement du photovoltaïque sont grevés de 20% par rapport à la première version de la PPE présentée fin 2023 (et de -10% comparé à la version de mars 2025). La hausse reste malgré tout importante puisqu’il s’agit de passer de 31 gigawatts installés en 2025 à 55-80 gigawatts en 2035.
Côté éolien terrestre, les objectifs sont rabotés de 10% par rapport aux versions précédentes. Le parc doit passer de 24 gigawatts installés en 2025 à 35-40 gigawatts en 2035. Pour Jérémie Almosni, délégué général du syndicat de professionnel·les France renouvelables, «c’est vraiment le minimum de viabilité de l’outil industriel», autrement dit juste assez pour maintenir les usines et les entreprises existantes à flot. Les objectifs éoliens en mer restent quasi intacts à 15 gigawatts visés en 2035 (contre un gigawatt installé aujourd’hui).
Pause emploi
Surtout, la filière s’inquiète de la priorité donnée à la «remotorisation» de parcs éoliens existants (c’est-à-dire le renouvellement des parcs avec des turbines plus puissantes). «Dans les conditions actuelles, c’est très compliqué car les contraintes administratives, militaires et paysagères se sont beaucoup durcies ces dernières années», explique Jérémie Almosni. Depuis plusieurs années, la filière déplore une complexification accrue des procédures administratives (notre article)
Si le gouvernement se réjouit de créer «plus de 100 000 nouveaux emplois dans la transition énergétique» dès 2030, notamment 38 000 dans le solaire et 35 000 dans l’éolien (terrestre et marin), la filière met ces chiffres en doute. «En tant qu’entreprise, on se prépare à ralentir car on était en ordre de marche pour une trajectoire plus forte», regrette Corentin Sivy, directeur général du groupe Valorem, qui développe des projets éoliens et solaires. Ces derniers mois, plusieurs grands noms du secteur ont annoncé des licenciements, des gels d’embauches ou des plans de sauvegarde de l’emploi (notre article).
Coûts que coûtent
Selon le gouvernement, le soutien aux nouveaux projets d’énergies renouvelables coûtera entre 28,4 et 52,5 milliards d’euros (scénario médian) entre 2025 et 2060, soit entre 800 millions et 1,5 milliard d’euros par an. Le soutien aux projets existants (à des niveaux élevés de subventions car les technologies étaient alors immatures) devrait diminuer de moitié après avoir coûté 7 milliards d’euros en 2025. Cela n’empêche pas le RN de brandir encore le chiffre d’une facture ruineuse de 300 milliards d’euros – que Vert a déjà invalidé.
Le coût du soutien au nucléaire n’est pas consolidé mais le gouvernement indique qu’il se traduira par «un prêt de l’État bonifié couvrant au moins la moitié des coûts de construction», réévalués à 72,8 milliards d’euros fin 2025 (+40%). Les centrales nucléaires bénéficieront en outre d’un prix de vente garanti de 100 euros par mégawattheure (l’État verse la différence avec les prix de vente sur le marché).
À lire aussi
-
Boom du solaire, effondrement du charbon, maintien du gaz : ce qu’il faut retenir de la transition énergétique européenne en 2025
Charbonne nouvelle. Malgré un climat politique défavorable, les énergies renouvelables ont continué de remplacer les fossiles dans le mix électrique européen. En 2025, solaire et éolien ont même dépassé pour la première fois pétrole, gaz et charbon réunis. Et ce n’est pas la seule information marquante de l’année… -
Plan vélo à zéro, taxe plastique supprimée, ultrariches épargnés : que retenir du budget 2026 pour l’écologie ?
Budgète un froid. Après des mois d’impasses parlementaires et l’activation de trois 49.3, l’Assemblée nationale a adopté lundi le projet de loi de finances pour 2026. Sur le front de l’écologie, le texte conjugue «immobilisme», «manque de vision» et «économies de bouts de chandelles». Voici ce qu’il faut en retenir.