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«Tous nos projets sont à l’arrêt» : les salariés du solaire et de l’éolien dénoncent la mise au pas de leur filière par l’État

Éolien rompu. Mardi, près d’un millier de salarié·es des énergies renouvelables ont manifesté à Montpellier et Paris, inquiet·es et indigné·es de voir leur filière paralysée s’enfoncer dans les difficultés économiques. La promesse du premier ministre de publier cette semaine une nouvelle programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) ne suffit pas à les rassurer.
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Pancartes disséminées, banderoles dépliées et tracts distribués : la filière des énergies renouvelables était en manifestation mardi matin, sur la place des Invalides à Paris et devant la préfecture à Montpellier (Hérault). Juristes, technicien·nes, commerciales et commerciaux, travaillant dans des bureaux d’études, des sociétés de vente de panneaux solaires ou de développement de projets éoliens : elles et ils étaient près d’un millier à avoir répondu à l’appel d’une cinquantaine de comités d’entreprises, dont les plus importantes du secteur. Un épisode loin d’être banal pour une filière qu’on dit «d’avenir».

Environ 550 manifestant·es se sont réuni·es à Paris, et 350 à Montpellier, selon les organisateur·ices. © Anne-Claire Poirier

À Paris, Camille Girard confirme : «C’est seulement la deuxième fois de l’Histoire qu’on manifeste», explique le directeur de la communication du groupe bordelais Valorem, qui développe des projets solaires et éoliens. «La première fois, c’était le 4 mai 2010», juste avant que le gouvernement Fillon ne décrète un moratoire sur le développement du solaire, mettant un sérieux coup d’arrêt à l’expansion de cette toute jeune filière.

«Les services de l’État ont tout suspendu»

Seize ans plus tard, le secteur des énergies renouvelables cumule 400 000 emplois directs et indirects (dont 118 000 rien que pour le solaire et l’éolien) et produit un quart de l’énergie consommée dans le pays. Pourtant, voilà la filière de nouveau inquiète pour son avenir. «Nous, on croit en ce qu’on fait mais, aujourd’hui, tous nos projets sont à l’arrêt», s’exclame Clémence Cantoni, cheffe de projet chez GLHD, une entreprise aquitaine spécialisée dans l’agrivoltaïsme (des projets qui mêlent production photovoltaïque et agricole).

En cause, principalement, la publication maintes fois reportée de la troisième programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), un document qui planifie le développement des énergies, filière par filière, pour les cinq à dix prochaines années. La version actuelle, publiée en avril 2020, est largement obsolète. L’exemple le plus marquant est qu’elle prévoit la fermeture de 14 réacteurs nucléaires d’ici à 2035, alors qu’Emmanuel Macron a invalidé cette décision en 2022.

Côté renouvelables, les objectifs sont tout aussi dépassés, sans compter que le calendrier des appels d’offres pour l’attribution de nouveaux projets ne courait que jusqu’en 2025. Résultat : «Les services de l’État ont tout suspendu en attendant les nouveaux arbitrages», explique Frédéric Tuillé, responsable des études à l’Observatoire des énergies renouvelables. Face à ce quasi-moratoire, les entreprises font le dos rond : «gel des recrutements, licenciements, plans de sauvegarde», égrène James Cleaver, représentant syndical Sud énergie au sein du fournisseur d’électricité coopératif Enercoop.

Gouvernement tétanisé

Après avoir annoncé 19 fois la publication du précieux document – c’est le chiffre qui court parmi les manifestant·es –, le gouvernement a promis de l’officialiser pour de bon d’ici la fin de la semaine. Mais les déclarations récentes de plusieurs ministres ne sont pas pour rassurer les manifestant·es. Le ministre de l’économie, Roland Lescure, a ainsi prévenu en début de mois que les objectifs éoliens et photovoltaïques seront moins élevés «qu’initialement prévu», en raison notamment de l’électrification insuffisante des usages (passage de la voiture thermique à la voiture électrique, du chauffage fossile à la pompe à chaleur, etc.), qui constitue pourtant le principal levier de décarbonation.

«C’est insensé de s’entendre dire qu’il y a trop d’électricité décarbonée, alors que c’est la volonté d’électrifier qui est insuffisante», réagit Boris Fedotoff, responsable de projets éoliens au sein de l’entreprise H2Air, implantée à Amiens (Somme). Pour lui, la décision «de freiner sur les énergies renouvelables quand on dépend à ce point des énergies fossiles est une aberration». En France, les deux tiers de l’énergie consommée sont d’origine fossile.

Comme beaucoup de manifestant·es, Mathieu Blandin y voit l’influence des parlementaires de droite et d’extrême droite, «qui n’ont pas changé de logiciel en vingt-cinq ans», et dont les croisades anti-renouvelables «tétanisent le gouvernement et prennent la filière en otage». Ce spécialiste de l’éolien en mer venu de Nantes (Loire-Atlantique), employé de l’entreprise d’exploitation et de maintenance Valemo, rappelle que le Rassemblement national a promis de tout faire pour empêcher la publication d’une PPE qui serait favorable aux énergies renouvelables : qu’il s’agisse de déposer une motion de censure à l’Assemblée nationale ou d’attaquer le (futur) décret d’application en justice.

Monter des projets est de plus en plus compliqué

Si la PPE est un symptôme, l’ensemble de la filière dénonce globalement un cadre de plus en plus défavorable au développement de projets. D’un point de vue réglementaire, d’abord : «On parle partout de simplification mais, clairement, nous constatons l’inverse», souffle Boris Fedotoff, de H2Air. «Les contraintes s’empilent et c’est de plus en plus compliqué de monter un projet», confirme sa collègue responsable des projets solaires, Sarah Lemouton.

Dans son baromètre 2025, l’Observatoire des énergies renouvelables explique que, dans le secteur éolien, «les dossiers nécessaires à l’obtention d’une autorisation de construction peuvent dépasser 2 000 pages» et que «de plus en plus de développeurs dénoncent des décisions défavorables prises par des préfectures lors de l’instruction des dossiers». Une tendance confirmée par l’avocat Arnaud Gossement, spécialiste du droit de l’énergie : «Avant, on avait des contentieux avec des opposants. Aujourd’hui, le gros de nos dossiers est contre l’État, qui refuse de nous décerner les autorisations.»

Selon l’Observatoire des énergies renouvelables, «ce contexte général se traduit par un allongement continu des délais de développement des projets», qui peuvent atteindre jusqu’à dix ans pour l’éolien. «C’est fou, parce qu’on coche toutes les cases : pour le climat, pour la souveraineté. Localement, nos projets sont attendus par les maires ; par les agriculteurs, parce que ça va leur créer des revenus… et on est obligé de leur dire que les projets sont arrêtés car nos dirigeants ne l’entendent pas comme ça», déplore Clémence Cantoni, de GLHD. Camille Girard abonde : «Si nous nous sommes réunis place des Invalides, près de l’Assemblée nationale, c’est aussi pour dire aux parlementaires : “déconnez pas”». À bon entendeur.

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