Entretien

Philippe Grandcolas, directeur de recherche au CNRS : «La loi Duplomb est un concentré de fausses informations»

Science interdit. Ce mois-ci, l’écologue Philippe Grandcolas, spécialiste des insectes et directeur de recherche au CNRS, publie un livre pour décortiquer les nombreuses fausses informations qui ont brouillé les débats autour de la loi agricole Duplomb. Auprès de Vert, il revient sur cette désinformation.
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28 juillet 2025. La pétition contre la loi dite «Duplomb» vient de dépasser le seuil des deux millions de signatures. Les partisan·es de ce texte censé «lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteurs» – à commencer par le sénateur Les Républicains qui lui a donné son nom, Laurent Duplomb – crient à la désinformation sur tous les plateaux. Si autant de personnes se sont mobilisées contre la loi, c’est qu’elles auraient été «désinformées». «Un renversement sémantique à l’américaine, dénonce alors l’association Quota Climat. Les désinformateurs hurlent à la désinformation.»

Car si de nombreuses informations fallacieuses ont bien circulé durant les débats sur la loi Duplomb, celles-ci sont surtout venues de ses soutiens. Beaucoup ont notamment minimisé la dangerosité de l’acétamipride, ce pesticide «tueurs d’abeilles» – dont la réintroduction pour certaines cultures a finalement été censurée par le Conseil constitutionnel, le 7 août.

Philippe Grandcolas, écologue et directeur de recherche au CNRS. © DR 

Dans un court livre publié ce mois-ci, Loi Duplomb, le débat confisqué (Éditions du Faubourg, 2026), l’écologue et directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) Philippe Grandcolas démonte huit «fausses informations sur la santé et l’environnement». Il revient pour Vert sur cette désinformation, alors que le sénateur Laurent Duplomb a déposé fin janvier une nouvelle proposition loi agricole, également controversée.

Pourquoi écrire un livre sur la désinformation pendant la loi Duplomb ?

C’est une des manières d’être efficace pour partager des connaissances scientifiques. La loi Duplomb est une sorte de concentré de fausses informations, sur une thématique cruciale comme l’agriculture, qui touche à l’alimentation, la biodiversité, l’eau… Je me suis rendu compte qu’il y avait besoin de montrer ces choses fallacieuses, et d’expliquer pourquoi elles ont autant de succès.

Comment fonctionne cette désinformation ?

Au départ, dans les questions de désinformation, vous avez des gens qui ont un intérêt à dire des choses fausses ou déformées : ça peut être des filières industrielles ou commerciales ; des élus, pour des raisons électorales dans leurs circonscriptions. C’est quelque chose qu’on rencontre aussi sur le changement climatique ou sur les questions énergétiques, de pollution… Le déni de science, c’est toujours pareil. Après, il y a plein d’autres personnes qui n’ont pas forcément de mauvaises intentions, mais qui reçoivent volontiers ces fausses informations et les acceptent comme telles, voire les retransmettent, comme si elles étaient vraies.

Quels ont été les principaux arguments fallacieux autour de la loi Duplomb ?

Le principal, c’est de dire qu’on va aider les agriculteurs. Le titre de la proposition de loi était «lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur». Ça paraît bien mais, quand on regarde le contenu de la loi, on s’aperçoit qu’elle va en aider très peu [au maximum 13% des entreprises agricoles ou d’élevage français, selon le décompte de Philippe Grandcolas dans son ouvrage, NDLR]. Si vous facilitez les mégabassines, l’élevage intensif, ou si vous aidez la culture de la betterave ou des noisettes industrielles, cela ne fait pas beaucoup d’entreprises.

Une partie des décideurs dans le monde agricole et de l’élevage ne sont plus des agriculteurs ou des éleveurs. Ce sont des gens qui essaient de perpétuer des filières industrielles de transformation ou de distribution, de les rendre dominantes contre tout intérêt commun, aux dépens de petits agriculteurs ou éleveurs. Il y a une espèce de cynisme à prétendre que c’est pour les aider, ces gens qui vivent mal, souvent sous le seuil de pauvreté, alors que très peu d’entre eux sont concernés par les lois Duplomb.

Les pro-Duplomb avancent aussi que l’acétamipride ne serait pas dangereux, puisque les autorités sanitaires n’ont pas opposé de contre-indications à son utilisation…

Si on regarde le cas précis de l’acétamipride, effectivement, parmi les néonicotinoïdes [ces pesticides dits «tueurs d’abeilles», NDLR], ce n’est pas le plus toxique. Mais ça ne veut pas dire pour autant qu’il ne l’est pas. La réglementation [la substance est autorisée dans les autres pays européens jusqu’en 2033, NDLR] ne prend pas en compte la toxicité chronique sur le long terme.

«Loi Duplomb, le débat confisqué», Philippe Grandcolas, Éditions du Faubourg, avril 2026, 168 pages, 10 euros.

Et il y a tous les effets cocktails : les produits avec lesquels va réagir la substance et qui vont la rendre plus toxique, comme ceux qu’on met dans les bidons de pesticides, ou les fongicides qu’on trouve dans presque la moitié des sols agricoles. Tout ça est complètement sous-évalué. Au final, on n’a absolument pas une vraie mesure scientifique du risque encouru pour les pollinisateurs, les humains et le reste de la biodiversité avec les autorisations de mise sur le marché.

Pourquoi cette désinformation fonctionne en dépit des démentis des scientifiques ?

Elle s’appuie sur toutes les mauvaises représentations culturelles qu’on peut avoir parce qu’on n’est pas tous des experts en toxicologie, en hydrologie ou en santé publique. Cela peut être facile de nous tromper. Sur les bassines [la loi Duplomb facilite les projets de stockage d’eau – dont les très critiquées mégabassines, NDLR], on a l’impression qu’il suffit de creuser un trou et de le remplir avec de l’eau en hiver pour en avoir en été : cela paraît logique. Mais cette conception-là n’a aucun sens au niveau d’une rivière ou d’une nappe. La réalité, c’est que les rivières communiquent avec les nappes : ce qu’on pompe à un endroit, c’est autant d’eau en moins qu’il y aura dans l’autre partie du bassin versant, ou en littoral, à la saison prochaine.

Comment lutter face à cette avalanche de fausses informations ?

Je pense qu’il y a vraiment besoin d’un sursaut. On doit critiquer le déni, on doit dénoncer scientifiquement des mensonges. Mais c’est négatif, et il faut aussi parler des choses positives. On doit aussi parler des agriculteurs qui font des choses extraordinaires en agroécologie ; qui sont rentables ; qui vivent bien ; et qui rendent service à la société.

Sinon, on reste dans l’anxiété, le clivage et l’impuissance. Les lobbyistes et les dénialistes jouent sur ces sentiments d’anxiété, d’agacement et d’impuissance. Face à cela, la surprise de montrer qu’il y a des choses qui marchent, ou l’humour qui permet de démonter certaines propositions carrément burlesques, sont efficaces et peuvent beaucoup aider.

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