
À côté du champ de luzerne de Michel Delille, à Arleux (Nord), se cache un bien précieux : un captage d’eau potable qui alimente les robinets de plusieurs communes du Nord. «Nous, agriculteurs, on touche à tout : l’eau, l’air, le sol, le vivant. Le fait que je ne mette pas de pesticides de synthèse sur mes sols permet que rien ne descende dans la nappe phréatique ; donc je ne pollue pas l’eau», explique l’agriculteur bio de 38 ans tout en nous montrant l’étendue de sa parcelle.
💧 Cet article est le second épisode de notre série sur la pollution de l’eau aux pesticides. Cliquez ici pour savoir si les captages près de chez vous sont concernés.
C’est justement à la création du captage, en 2006, que les Delille ont commencé leur réflexion pour passer à l’agriculture biologique. Celle-ci avait émergé lors d’une réunion clé avec la régie publique – qui le gère et qui distribue la ressource –, les élu·es, les agriculteur·ices du secteur et l’Agence de l’eau. «Mon père avait demandé aux experts : “Si une pollution est détectée, que se passera-t-il ?” Ils lui avaient répondu que c’était soit l’arrêt des cultures, soit le passage en bio», raconte Michel Delille.

La famille Delille change alors ses pratiques pour éviter que des pesticides contaminent la nappe qui alimente les communes alentour. «En 2006, on a profité d’un fonds européen, alimenté par l’Agence de l’eau, pour acheter du matériel de désherbage. L’idée était de réduire les produits phytosanitaires au maximum», explique encore le fils. Quelques années plus tard, ses premières parcelles sont converties à la bio. Cette transformation se poursuit jusqu’en 2022, quand les 90 hectares de la ferme sont définitivement estampillés bio.
Une eau toujours polluée par un pesticide
Malgré les efforts de Michel Delille, la qualité de l’eau reste dégradée à Arleux. Dans la commune, les analyses (disponibles en ligne) effectuées le 21 avril 2026 dans le cadre du contrôle sanitaire ont révélé de mauvais résultats. Voici ce que dit l’Agence régionale de santé des Hauts-de-France dans ses conclusions : «Eau d’alimentation non conforme aux limites de qualité en vigueur pour le paramètre Chlorothalonil R417888».
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En réalité, la contamination de l’eau ne date pas d’hier, le chlorothalonil était utilisé depuis les années 1970 jusqu’en 2020, année où il a été interdit. «C’est possible que mon père ait utilisé ce pesticide, reconnaît Michel Delille. Ce sont les pollutions de nos parents, de nos grands-parents, que l’on se traîne encore aujourd’hui.»

«Une fois que les produits phytosanitaires sont dans la nappe phréatique, il faut énormément de temps avant qu’ils n’en disparaissent, même si on arrête de les utiliser», explique Karine Vallée, experte des écosystèmes et de la gestion de la ressource en eau au sein de l’Agence de l’eau Artois-Picardie, dont le périmètre englobe le nord des Hauts-de-France. C’est toute la difficulté : comment rétablir la qualité d’une eau polluée par des pesticides interdits mais persistants ?
Une dépollution coûteuse
Seuls des traitements curatifs, après coup, peuvent permettre de dépolluer l’eau – mais cela coûte très cher. Noréade, la régie publique chargée de distribuer l’eau potable de 750 communes dans le Pas-de-Calais, précise : «Une étude prospective menée dès 2025 a permis de définir les actions nécessaires pour parvenir progressivement à un retour à la conformité de l’eau distribuée sur l’ensemble du territoire de la régie.»
Elle chiffre à 200 millions d’euros le coût des investissements. Ils comprennent la mise en place de 22 unités de traitement pour dépolluer l’eau et des interconnexions avec d’autres réseaux pour diluer l’eau souillée. Une deuxième phase d’études devrait préciser la marche à suivre jusqu’en 2032, et après. La mise en œuvre de ces actions prendra du temps.
«Pour suivre l’objectif de baisse des pesticides dans l’eau potable, il faut davantage de conversions en bio, et a minima des cultures à bas niveau d’intrants.»
D’où l’importance de préalablement protéger les captages, afin d’éviter toute nouvelle contamination par les substances chimiques actuellement épandues dans les champs. «Le curatif ne résout pas tout, il faut faire du préventif en modifiant les pratiques agricoles voire les cultures. Pour suivre l’objectif de baisse des pesticides dans l’eau potable, il faut davantage de conversions en bio, et a minima des cultures à bas niveau d’intrants», affirme Karine Vallée, de l’Agence de l’eau Artois-Picardie.
Pas moins de 12,5 millions d’euros ont été investis en 2025 par cette agence de l’eau pour lutter contre les pollutions d’origine agricole. Depuis 2024, elle participe aussi au financement d’un programme spécifique : un Contrat d’action pour la ressource en eau (Care). Piloté par l’intercommunalité Douaisis Agglo, qui regroupe 35 communes pour 150 000 habitant·es, ce contrat prévoit douze actions prioritaires sur l’agriculture pour «protéger la qualité de l’eau en amont des captages et garantir une eau potable saine pour les usagers de notre territoire». Sollicitée à maintes reprises à propos de ses actions pour favoriser la protection de la ressource, l’agglomération nous a finalement répondu : «À ce stade, Douaisis Agglo ne souhaite pas apporter de commentaire sur ce sujet.»
Nous nous sommes procuré le document du Care, dans lequel il est notamment écrit : «Face au constat préoccupant sur la qualité d’eau à destination de la consommation humaine […] où les teneurs en produits phytosanitaires […] peuvent dépasser les normes sanitaires, il devient impératif de redéfinir les objectifs du territoire.» Une aire d’alimentation de captage a donc été définie. Celle-ci est composée de 16 communes, dont Arleux. Signé pour six ans, le Care chiffre à environ 500 000 euros les mesures liées au développement de la bio, à l’accompagnement et la formation des agriculteur·ices.
«La communauté d’agglomération du Douaisis veut développer les conversions en bio sur son territoire, grâce notamment aux financements de l’Agence de l’eau, pour protéger les captages. Elle va également mettre en place un dispositif de paiements pour services environnementaux avec un axe sur la santé», confirme Patrice Bizais, chef du service Intervention sur les activités économiques et agricoles de l’Agence de l’eau Artois-Picardie. Et sa collègue Karine Vallée de préciser : «Sur l’agriculture biologique, l’agglomération avait déjà, avant la signature du Care, un plan appelé Biocad.» Depuis 2014, celui-ci propose des aides à la conversion et s’appuie sur l’association Bio en Hauts-de-France et la Chambre d’agriculture du Nord-Pas-de-Calais.

Michel Delille en bénéficie puisque, depuis 2018, Douaisis Agglo lui loue environ sept hectares… à la condition qu’il les cultive en bio. Les parcelles sont situées dans une aire d’alimentation de captage d’eau potable, à Sin-le-Noble. Pour assurer la protection de la ressource, l’agglomération mise aussi sur le soutien aux agriculteur·ices bio déjà installé·es, en subventionnant leur maintien. «L’agglomération me rembourse l’intégralité de ma certification en bio. Soit plus de 1 000 euros chaque année : c’est un gros avantage», souligne encore Michel Delille.
Un projet de décret qui amoindrit la protection des captages
Mais autour de lui, rares sont celles et ceux qui pratiquent l’agriculture biologique. Seulement 2,5% des surfaces agricoles sont en bio dans les Hauts-de-France, contre 35,3% en Provence-Alpes-Côte d’Azur, par exemple. Champs de pommes de terre, de betteraves, de blé… Ces grandes cultures, majoritaires dans la région, sont depuis longtemps traitées avec des pesticides. «Ce sera quand même compliqué d’avoir du bio partout, on ne va pas se le cacher. Donc il faut vraiment un travail de réduction des doses utilisées ou des consignes d’application», reconnaît Karine Vallée.
Mais le programme du Contrat d’action pour la ressource en eau semble avoir pris du retard. L’agglomération vient seulement de publier une annonce pour recruter une personne en charge du suivi du projet. «Justement, on avait réclamé à Douaisis Agglo un bilan de mise en œuvre du Care. Chose qui n’a pas pu être faite à cause de la vacance du poste», raconte-t-elle. De premiers résultats étaient attendus courant 2026.
Et les financements seront-ils toujours là dans les années à venir ? Le projet de décret d’application de la loi d’urgence agricole votée cet été vient d’être publié et mis en consultation. Il redéfinit le classement des captages d’eau potable, ce qui pourrait réduire le nombre de ceux considérés comme prioritaires face aux pollutions agricoles. Jusqu’à présent, l’aire d’alimentation de captage concernée par le Care était classée «prioritaire à l’enjeu pesticide», selon un document auquel nous avons eu accès.
Néanmoins, son statut pourrait changer, puisque le décret prévoit d’exclure les captages dont la contamination est due à un pesticide interdit. C’est son cas, puisque les quelques substances actives qui mettent sous pression la ressource, toujours selon ce même document, sont interdites en France depuis plusieurs années.
Les collectivités locales aidées par les agences de l’eau pour mener des actions de prévention s’inquiètent d’une possible baisse des financements publics si leurs captages n’étaient plus considérés comme prioritaires. Interrogée sur ce point, Douaisis agglo n’a pas souhaité répondre non plus. Le décret est en consultation publique jusqu’au 6 novembre 2026.










