
«La manifestation qui était une routine dans la culture politique française devient maintenant une action à risque», constate Sylvie Ollitrault, directrice de recherche en sciences politiques au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Ces dernières semaines, les mobilisations lycéennes et manifestations contre la vie chère ont été durement réprimées par les forces de l’ordre.
Les militant·es écologistes qui participent à ces mouvements ne sont pas épargné·es. Plusieurs membres des Soulèvements de la Terre et de Bassines non merci, qui luttent contre l’installation de gigantesques réserves d’eau destinées à l’agriculture, ont reçu une interdiction de manifester et une assignation à ne pas sortir de leur commune, samedi dernier.
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Il s’agit de mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (Micas), qui sont des outils juridiques relevant de la lutte antiterroriste. Selon Mediapart, des arrêtés pris par le ministère de l’intérieur à la fin du mois d’octobre ont appliqué ces Micas aux militant·es pour l’écologie et le social.
Édouard* et Ela*, activistes contre les mégabassines, ont reçu leur toute première Micas vendredi dernier, la veille de la manifestation du 31 octobre contre la vie chère. Elle et il n’ont donc pas eu le temps de la contester. «Au début, on était sidéré, raconte à Vert le jeune homme. On se demande si ce sera pareil pour chaque mobilisation, on a une épée de Damoclès au-dessus de la tête.»
Une «augmentation de la répression douce en France»
Les militant·es sont des habitué·es des mobilisations environnementales et ont participé à plusieurs actions de désobéissance civile, comme Anne-Norwenn Pastier, ancienne porte-parole de Bassines non merci, également visée par une Micas. Elle avait pris part au blocage contre une usine de production de pesticides BASF en novembre 2025 à Saint-Aubin-lès-Elbeuf (Seine-Maritime).
«Ils assimilent des gens qui ont potentiellement abîmé la barrière d’entrée d’une entreprise à des terroristes, s’insurge Ela. Et ils sous-entendent qu’il pourrait y avoir des affrontements entre l’extrême gauche et l’extrême droite… Mais on n’a pas entendu parler de Micas adressés à des militants d’extrême droite !»
Alors que l’interdiction de quitter leur commune et l’obligation de pointer plusieurs fois par jour au commissariat devaient durer tout le week-end, les trois activistes ont contesté la sanction en référé et obtenu sa suspension dès le samedi soir.
Pablo Corroyer, chercheur en sciences politiques à l’université de Lille, précise que l’utilisation des Micas provient de «la loi de sécurité globale en 2015, puis de l’entrée de l’état d’urgence dans le droit commun en 2017». Elle était au départ réservée aux personnes condamnées pour terrorisme, à la suite des attentats de Charlie Hebdo et du Bataclan.
«L’augmentation de la répression douce en France m’inquiète particulièrement, confie à Vert le rapporteur spécial des Nations unies sur les défenseur·ses de l’environnement, Michel Forst. Le glissement des moyens de répression destinés aux mouvements terroristes et appliqués aujourd’hui aux écologistes est quelque chose que l’on constate au niveau européen.»
Ce nouveau traitement des militant·es des écologistes s’applique dans un contexte «d’augmentation de la répression administrative depuis les années 1990 et 2010», détaille Pablo Corroyer. Il la définit comme «une action de l’administration guidée par un impératif sécuritaire sous l’autorité des préfectures et du ministère de l’intérieur.»
«On observe une répression générale du militantisme, tous les groupes qui visent à contester un modèle de société dominant et capitaliste sont particulièrement surveillés», abonde Sylvie Ollitrault.
Dissolutions, fouilles et surveillance massive
Parmi les autres outils administratifs utilisés à l’encontre des militant·es écologistes, on peut citer le recours au fichage S, un fichier de renseignements créé par les services de renseignements sur les personnes soupçonnées de menaces à la sûreté de l’État. Mais aussi la surveillance renforcée, les écoutes téléphoniques, la géolocalisation ou encore la reconnaissance faciale.
Pablo Corroyer a étudié la contestation au projet d’enfouissement de déchets radioactifs à Bure (Meuse). Sur le territoire, il a constaté les multiples contrôles, fouilles, palpations et la présence policière continue dans le quotidien des militant·es, hors des moments de lutte.
Selon le chercheur, «les groupes minorisés, racialisés, anticolonialistes ou encore les révoltés des quartiers populaires ont été les premières cibles de cette répression administrative, celle-ci s’est ensuite étendue aux mouvements écologistes».
«L’arsenal administratif testé par le passé est de plus en plus systématisé pour les mouvements écologistes, abonde Michel Forst. Or le droit administratif n’a pas pour vocation première de réprimer mais de faire fonctionner l’État.»
Cette stratégie s’additionne à la menace de dissolution de mouvements écologistes, à l’image de celle des Soulèvements de la Terre, souhaitée par le gouvernement mais annulée par le Conseil d’État en novembre 2023. «Dans les années 1950 et 1960, on dissolvait des associations car il y avait des insurrections et une utilisation de la lutte armée ; aujourd’hui, on dissout pour des propos tenus ou pas assez contrôlés», relève Pablo Corroyer.
«La France est le pire pays d’Europe sur le plan de la répression policière»
Comme le reste du mouvement social, les militant·es écologistes subissent aussi une augmentation de la violence policière ces dernières années. «L’évolution du maintien de l’ordre a abouti à un recours de plus en plus systématique aux armes intermédiaires, avec une police qui va au contact des manifestants», explique Lucien Thabourey, doctorant au Centre d’études européennes et de politique comparée de Sciences Po.
Au sein du mouvement écologiste, les manifestations contre les retenues d’eau des Deux-Sèvres, et en particulier celle de mars 2023 à Sainte-Soline, ont représenté un tournant. L’utilisation d’armes de guerre par les forces de l’ordre – dont plus de 2 000 grenades –, et la violence de la répression ont fait environ 200 blessé·es et plongé deux personnes dans le coma. «Tout est fait pour qu’on ne milite plus, pour que le coût de venir en manifestation soit plus élevé», note Sylvie Ollitrault.
Dans un rapport publié en 2024, Michel Forst constatait la violence des forces de l’ordre et affirmait que «la France est le pire pays d’Europe sur le plan de la répression policière». Deux ans plus tard, il déplore : «La situation n’a pas changé. On le voit avec les rassemblements de ces dernières semaines qui ont réuni des manifestants de différente nature, dont des écologistes.»
L’expert précise que «le droit international reconnaît le droit d’utiliser la disruption et la perturbation de l’ordre public non violente. Il n’interdit pas les sanctions, mais elles doivent être proportionnées, légales – c’est-à-dire prévues par la loi –, et légitimes, soit poursuivre un but nécessaire. Ce n’est pas le cas actuellement.»
À l’époque, le ministre de l’intérieur Gérald Darmanin associait déjà les opposant·es aux gigantesques retenues d’eau à des «écoterroristes». Depuis plusieurs années, «on entend les mots d’”ultragauche”, d’”écoterroristes”, de “talibans verts”, liste Michel Forst. C’est un langage méprisant et dangereux qui vise à discréditer les causes défendues par les militants.» Sylvie Ollitrault souligne que la décision du Conseil d’État qui annule la dissolution des Soulèvements de la Terre entérine que ces collectifs ne représentent «aucune menace terroriste, même en termes de discours».
*Les personnes interrogées ont souhaité être anonymisées.











