À Montpellier, les étudiants en grève vont-ils avoir la peau du partenariat entre l’université et TotalEnergies ?

À cran Total.
Adoptée le 11 juin, une convention de partenariat entre l’université héraultaise et la major pétrolière cristallise la colère d’étudiant·es et professeur·es. Alors que la faculté de sciences est bloquée depuis le 6 octobre, la direction de l’établissement a promis un nouveau vote début novembre. Si le texte est rejeté, le partenariat sera probablement annulé.
Le bâtiment 36, à l’entrée de l’université, est occupé depuis le 6 octobre. © Josué Toubin-Perre/Vert

Des tags critiquant TotalEnergies à l’intérieur et à l’extérieur des murs. Un immense dessin à la craie représentant Patrick Pouyanné, président-directeur général de la multinationale, en poulpe étendant ses tentacules et son pétrole sur l’université de Montpellier (Hérault). Quand on arrive à la faculté des sciences, occupée par des étudiant·es depuis le 6 octobre, on assiste à un mouvement de révolte sans précédent dans l’histoire de l’institution.

Graffiti peint sur le bâtiment occupé par des étudiants. © Josué Toubin-Perre/Vert

La faculté des sciences de Montpellier n’a pas une réputation contestataire, contrairement à la faculté de lettres voisine. Mais depuis le 10 juin, c’est elle qui est en ébullition. La cause ? Un accord académique passé entre l’université de Montpellier et l’association TotalEnergies Professeurs associés. À travers cette dernière, TotalEnergies, première compagnie pétrolière française et cinquième mondiale, propose aux universités de mettre à disposition «gracieusement» des professeur·es, en échange de certains avantages.

Un campus sous tension

«Bienvenue dans notre espace d’autogestion», présente Ratus*, étudiante en troisième année de licence de biologie. Sur les trois étages du bâtiment 36 occupé, se sont construits en deux semaines une cantine solidaire, des dortoirs, des espaces de révision et de cours participatifs, un espace médical et un roulement bien ficelé pour le ménage. «Cette occupation n’est pas juste là pour faire joli, elle nous coûte aussi. Que l’université soit fermée m’empêche de faire un stage dans un laboratoire, obligatoire pour pouvoir passer en master. Mais on sait qu’on se bat pour des enjeux qui sont plus hauts que nous», souligne l’étudiante.

Des dortoirs ainsi que des roulements pour le ménage ont été mis en place. © Josué Toubin-Perre/Vert

«Vous imaginez vouloir travailler sur les questions écologiques et être diplômé d’une fac qui a un accord avec une telle entreprise, responsable de l’extraction de pétrole et de gaz mais aussi visée par des plaintes de “complicité de crimes de guerre” notamment pour ses actions au Mozambique ?», déplore Pierre*, étudiant en première année de licence Sciences de la vie, santé, environnement (SVSE).

Cet article est en accès libre.

Je fais un don

L’accord avec TotalEnergies a répandu l’essence de la contestation, mais ce sont les mobilisations lycéennes de septembre qui ont été l’allumette de l’occupation. «On a senti un mouvement national. D’un coup, on s’est retrouvé à 500 en assemblée générale. Et l’enjeu local de Total a soudé le mouvement», se souvient Pierre.

Des mouvements de contestation à tous les niveaux

Autre mouvement de contestation interne, mais cette fois du côté des laboratoires, quinze «correspondants transition écologique» (CTE) se sont mis en grève début septembre. Ce sont des personnes volontaires pour faire un lien entre les différentes composantes de l’université, un statut créé en 2024 par la faculté des sciences pour «ancrer les pratiques durables dans l’ensemble des structures de l’établissement». Elles et ils expliquent que «puisque cette convention remet en cause les missions, le sens et le rôle des CTE, nous nous mettons en grève de notre fonction […] tant que cette convention ne sera pas abrogée.»

Des graffitis de contestation tout autour de la faculté des sciences. © Josué Toubin-Perre/Vert

Nombre de chercheur·ses manifestent aussi publiquement leur désaccord. «Au-delà du symbole de l’entreprise, certaines contreparties sont inacceptables», juge Matthieu Romagny, mathématicien dans un institut de l’université et élu d’opposition au conseil de la faculté des sciences. Parmi les passages les plus décriés de la convention, dont nous avons pu consulter une copie, l’université de Montpellier décrit TotalEnergies comme un «acteur majeur de la transition énergétique». Pourtant, le 25 octobre 2025, le tribunal administratif de Paris a condamné la firme pour «pratiques commerciales trompeuses», en particulier pour s’être présentée en ces termes sur son site internet.

Montpellier, université numéro 1 en écologie

En échange de 62,5 heures d’équivalent travaux dirigés (TD) assurées dans l’année par des professeur·es de TotalEnergies, le partenariat permet à ces employés de la multinationale de co-construire certaines unités d’enseignement (UE) du master Énergies et d’évaluer les élèves. Une autre clause a fait bondir nombre de scientifiques : «L’université de Montpellier s’engage à ne pas reproduire ni utiliser la marque et le logo qui pourraient porter préjudice à TotalEnergies.»

La vie collective s’organise dans l’espace occupé par les étudiants et étudiantes. © Josué Toubin-Perre/Vert

«Pour moi, TotalEnergies utilise la même stratégie de marchands du doute que les industries du tabac, déplore Matthieu Romagny. Elles font mine de vouloir financer la recherche, elles mettent un pied dans les universités pour mieux contrôler ce qui est dit… mais elles ne veulent pas que ça se sache.» Pour le chercheur, ce n’est pas un hasard si la major pétrolière a visé l’université de Montpellier, très réputée pour ses travaux autour de l’écologie. En 2025, selon le classement de Shanghai, elle se classait première université française sur ces questions, et quatorzième mondiale.

Le doyen de la faculté promet un deuxième vote

Dès juin, la pilule avait du mal à passer. La première version de la convention de partenariat avait failli être rejetée au conseil de la faculté des sciences. Lors de ce premier vote, elle avait récolté 14 voix pour et 14 contre, égalité parfaite. C’est donc le doyen de la faculté, Jean-Michel Marin, qui a tranché, en décidant d’accepter l’accord avec TotalEnergies.

Mais la montée des contestations pourrait entrainer une annulation du partenariat. Selon des sources concordantes, lundi 19 octobre, Jean-Michel Marin a rencontré une délégation des étudiant·es occupant·es. Il leur a promis de soumettre au vote lors de la prochaine réunion du conseil de la faculté des sciences une nouvelle mouture du partenariat. Impossible de savoir toutes les modifications, mais selon ses propos rapportés, confirmés par plusieurs sources, la mention polémique de Total Energies comme «acteur majeur de la transition énergétique» n’y figurerait plus.

Une première victoire

Le conseil de la faculté des sciences se réunira le 4 novembre. Même si elle n’est pas encore à l’ordre du jour, c’est vraisemblablement à cette date que la nouvelle version de convention sera proposée. Si elle est rejetée par le conseil, l’ancienne sera de nouveau soumise au vote. Et si cette dernière est également refusée, alors le partenariat entre l’université de Montpellier et TotalEnergies sera sans doute annulé. Contacté par Vert, le doyen Jean-Michel Marin n’a pour l’heure pas répondu à nos sollicitations.

Les étudiant·es occupant·es disent célébrer cette première victoire, «même si nous savons que c’est le moment où il ne faut rien lâcher», assume Ratus. L’occupation de la faculté des sciences de Montpellier a d’ailleurs été prolongée pour une semaine supplémentaire. «Personnellement, je suis assez confiant pour ce vote, et je pense que l’accord sera annulé, confie le mathématicien Matthieu Romagny. En juin, c’était déjà très serré et, depuis, nous avons eu le temps d’en parler entre collègues : il y a eu de nombreuses prises de parole qui ont éclairé certains aspects qu’un tel accord impose aux universités.»

*Les prénoms ont été modifiés.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

Chez Vert, l’écologie est à la Une tous les jours et pas seulement quand il fait chaud.

Climat, biodiversité, santé et désinformation : vous pouvez compter sur nous pour rafraîchir la mémoire de tout le monde quand viendront les élections. On n’y arrivera qu’avec vous !

C'est parti