Après dix ans de macronie, comment le RN est devenu incontournable à l’Assemblée nationale

«C’était Macron».
En 2017, Emmanuel Macron promettait de lutter contre le Rassemblement national. Pourtant, depuis la dissolution de juin 2024, le parti détient le premier groupe parlementaire. Un nouveau statut qui, en l’absence de majorité stable, lui permet de faire triompher ses idées.
Marine Le Pen et Jean-Philippe Tanguy à l’Assemblée nationale, le 12 mai 2026. © Arthur N. Orchard/AFP

Quelques phrases auront suffi à consacrer le rôle central du Rassemblement national (RN) dans le jeu parlementaire. Début décembre 2024, Michel Barnier décide de renoncer au déremboursement des médicaments prévu dans le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS). Cette mesure figure parmi les «lignes rouges» du parti d’extrême droite qui, faute de recul, menace de censurer le premier ministre.

Le deuxième quinquennat d’Emmanuel Macron touche bientôt à sa fin. Quelques mois avant l’élection présidentielle de 2027, Vert revient sur ses dix années au pouvoir à travers une série rétrospective intitulée «C’était Macron». Pour ce deuxième épisode, retour sur la montée en puissance du Rassemblement national, favorisée par la politique macroniste.

Pour annoncer cette concession, un communiqué paraphé par Matignon est envoyé aux rédactions. La missive flatte Marine Le Pen, comme pour acter que rien ne peut se faire à l’Assemblée nationale sans l’aval de la présidente du premier groupe parlementaire : «De nombreuses demandes ont été exprimées sur ce sujet. Mme Marine Le Pen, au nom du RN, l’a rappelé au premier ministre ce matin encore lors d’un échange téléphonique.»

Cet article est en accès libre.

Je fais un don

Une capitulation, enrage alors la gauche, qui rappelle que, quelques mois plus tôt, plusieurs député·es du bloc central ont été réélu·es grâce au front républicain. «Michel Barnier s’est déshonoré. Écrire dans un communiqué qu’il négociait avec le RN était une rupture républicaine majeure», n’en démord pas le député socialiste Arthur Delaporte, interrogé par Vert. L’humiliation est double pour le premier ministre issu des Républicains (LR).

Non seulement il s’est couché devant Marine Le Pen, mais cette dernière a malgré tout décidé de le renverser. Ce, alors que l’exécutif avait également abandonné la hausse des taxes sur l’électricité et lancé une refonte de l’aide médicale d’État. «Michel Barnier a cru que le RN allait être bienveillant», raille Erwan Balanant, député MoDem, pointant en creux la naïveté du chef de gouvernement le plus éphémère de la Vème République.

Explosion du nombre de députés lepénistes

Au soir de sa première élection, en mai 2017, Emmanuel Macron jurait faire «tout durant les cinq années qui viennent» pour que les électeur·ices de Marine Le Pen «n’aient plus aucune raison de voter pour les extrêmes». Un échec, à l’évidence. Car depuis son premier mandat, le nombre de député·es lepénistes a été multiplié par 17.

Alors qu’elles et ils n’étaient qu’une petite dizaine à peupler les bancs du Palais-Bourbon jusqu’en 2022, les frontistes sont désormais 121, conséquence directe de la dissolution de l’Assemblée nationale à l’été 2024. Depuis ce jour, profitant de l’absence de majorité stable, elles et ils engrangent les victoires, faisant ainsi triompher leurs idées autrefois marginales dans le débat politique.

Deux ans après Michel Barnier, Sébastien Lecornu tente de réussir là où son prédécesseur a échoué. Pour l’adoption du budget 2027, il mise sur la clémence des député·es RN. L’accord de non-censure scellé avec les socialistes lors du précédent projet de loi de finances (PLF) ne sera pas reconduit. Les roses refusent de négocier avec Matignon.

Impossible en effet pour Olivier Faure et ses troupes, à quelques mois de l’élection présidentielle, d’apparaître comme les complices de l’exécutif et de laisser à La France insoumise (LFI) le monopole de l’opposition à gauche. Résultat, Sébastien Lecornu se tourne vers le RN et multiplie les gestes en sa direction. Il place, de fait, l’avenir du budget entre les mains de Marine Le Pen.

Haro sur l’Ademe

Première inflexion inscrite au PLFSS : l’instauration d’un délai de carence d’un an pour le versement des prestations familiales aux étranger·es. Auprès du Parisien, Marine Le Pen a célébré une «victoire idéologique», bien qu’insuffisante selon elle. Pour le socialiste Arthur Delaporte, cette mesure serait toutefois le symbole de la «mithridatisation de l’extrême droite dans le pays». Comprendre : l’accoutumance progressive aux discours anti-immigration.

La diminution des fonds attribués aux opérateurs et agences de l’État en est une preuve supplémentaire. L’Agence de la transition écologique (Ademe), dans le viseur du RN, encaisserait ainsi une baisse de 350 millions d’euros, selon la première mouture du PLF. C’est plus que la minoration de 227 millions voulue par les nationalistes. À la différence que le parti à la flamme souhaite voir disparaître, à terme, l’Ademe.

Mais Marine Le Pen ne se fait pas d’illusions. «Je ne suis pas dupe, je sais pertinemment que tout cela se terminera avec le 49.3 ou les ordonnances» qui permettent au gouvernement de faire adopter le budget sans vote et dans sa version initiale, confie-t-elle en privé. L’option du passage en force a toutefois sa préférence dans la perspective où elle accéderait à l’Élysée en mai prochain.

Laisser passer le dernier budget macroniste lui permettrait ainsi de le modifier par le biais d’un simple projet de loi de finances rectificative. À défaut, son gouvernement devrait s’atteler à la rédaction complète d’un budget, ce qui prendrait plusieurs mois et entraverait le début de son mandat. Et pendant ce temps s’appliquerait la loi spéciale qui reconduit les impôts et les enveloppes allouées à l’État pour l’année écoulée. Mais Marine Le Pen ne fera ce cadeau à Sébastien Lecornu qu’au prix de concessions majeures. «Je veux pouvoir changer le budget», prévient-elle.

Une «victoire idéologique» sur la loi immigration

Chaque concession, qu’elle soit spectaculaire ou marginale, permet au parti à la flamme d’entretenir le récit de sa victoire et de son utilité politique. «Le RN cherche à faire croire qu’il est écouté, que certains aspects de ses propos sont valides, etc. Il ne faut pas les laisser faire», avertit le centriste Erwan Balanant. Fin 2023, après l’adoption du projet de loi immigration avec les voix de son groupe, Marine Le Pen avait revendiqué une «victoire idéologique».

Sur les plateaux télévisés, les cadres frontistes se sont succédé pour affirmer que le texte instaurait une forme de préférence nationale, concept phare (et discriminatoire) de leur formation consistant à donner la priorité aux Français·es dans l’accès aux prestations sociales et à l’emploi. Pourtant, la copie finale contenait une mesure de régularisation des travailleur·ses irrégulier·es dans les métiers en tension, véritable ligne rouge pour les élu·es d’extrême droite. Sans oublier que le Conseil constitutionnel a fini par censurer 35 articles du projet de loi. Pas la plus éclatante des victoires.

Il n’empêche, à plusieurs reprises ces derniers mois, les troupes lepénistes sont parvenues à remanier certains textes à leur guise grâce à leur forte présence dans l’hémicycle. Ce qui leur a permis notamment de faire avancer leur agenda anti-écologique. Il en va ainsi de la proposition de loi Gremillet sur la trajectoire énergétique du pays.

En juin 2025, profitant de la démobilisation du camp présidentiel, les député·es RN ont permis l’adoption de l’amendement d’un député LR pour empêcher toute nouvelle installation éolienne et solaire. Parmi les autres mesures votées conjointement par la droite et l’extrême droite : la suppression des objectifs de développement des biocarburants et la relance de la centrale nucléaire de Fessenheim – pourtant en cours de démantèlement. La proposition de loi sera finalement rejetée par la chambre basse.

Abrogation des ZFE

Autre texte remodelé en partie par les frontistes, le projet de loi de simplification de la vie économique a été définitivement adopté en avril 2026. Avec l’aide de LR, le RN avait introduit en commission un article pour supprimer les zones à faibles émissions (ZFE), ensuite adopté en séance par une coalition baroque rassemblant les droites, LFI et quelques député·es macronistes. En fin de compte, ce dispositif qui vise à limiter la circulation des véhicules les plus polluants sera sauvé par le Conseil constitutionnel. À l’occasion de sa niche parlementaire, le 8 octobre dernier, le RN est revenu à la charge avec une proposition de loi pour abroger les ZFE. Faute de temps, elle n’a pas pu être débattue.

D’après nos informations, les insoumis·es avaient prévu de s’abstenir. «Il est hors de question de supprimer purement et simplement les ZFE. Mais, en l’état, elles posent de nombreux problèmes. Nous demandons un moratoire et leur conditionnement à une offre de transports en commun accessible et acceptable pour les populations. C’est pourquoi nous comptions nous abstenir», explique le député LFI Sylvain Carrière à Vert. Quitte à faciliter l’adoption d’un texte estampillé RN ? «C’était le risque», admet-il.

Ce cas de figure ne s’est produit qu’une seule fois, le 30 octobre 2025. Ce jour-là, la proposition de résolution portée par le RN visant à dénoncer les accords franco-algériens de 1968 avait été adoptée à une voix près. Fait marquant : l’initiative frontiste avait bénéficié du soutien du groupe Horizons, le parti d’Édouard Philippe, qui avait été le premier à prôner la remise en cause de l’accord de 1968. Difficile pour ses député·es de se dédire. C’est tout le sens politique du RN. «Ils savent faire des textes qui, parfois, nous obligent», constate amèrement Erwan Balanant.

Cet épisode témoigne surtout de la porosité grandissante entre le bloc central et l’extrême droite. Une première brèche avait été ouverte, en mars 2023, lorsque des député·es MoDem avaient cosigné un amendement avec un élu frontiste dans le cadre du projet de loi relatif aux Jeux olympiques d’été de 2024. Après ce couac, il a été convenu au sein du groupe parlementaire centriste de ne plus s’associer au RN dans la rédaction d’amendements. Trop inflammable politiquement.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

Chez Vert, l’écologie est à la Une tous les jours et pas seulement quand il fait chaud.

Climat, biodiversité, santé et désinformation : vous pouvez compter sur nous pour rafraîchir la mémoire de tout le monde quand viendront les élections. On n’y arrivera qu’avec vous !

C'est parti