Le rapport

La destruction du vivant «est l’une des menaces les plus graves pour les entreprises», pointe le Giec de la biodiversité

Entreprise de conscience. L’IPBES a sorti une nouvelle évaluation dédiée aux dépendances et impacts des entreprises vis-à-vis de la nature. En voulant impliquer le secteur privé, l'institution scientifique de référence a intégré plusieurs salarié·es de grandes compagnies polluantes parmi les auteurs principaux du rapport.
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Le message est clair : «Toutes les entreprises dépendent de la biodiversité, ont un impact sur elle, et peuvent être des agents d’un changement positif.» Dans son onzième rapport mondial publié lundi, la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (l’IPBES, souvent surnommée le «Giec de la biodiversité») s’est penchée le secteur privé et sa responsabilité dans la crise écologique, ses dépendances à la biodiversité (matériaux, alimentation, ressources en eau…) et ses opportunités à se saisir de l’enjeu.

«Les entreprises et les autres acteurs clés peuvent soit ouvrir la voie à une économie mondiale plus durable, soit risquer l’extinction… à la fois des espèces dans la nature, mais aussi potentiellement la leur», alerte Matt Jones, directeur d’impact du Centre mondial de surveillance pour la conservation de la nature (une agence des Nations unies) et co-président de ce travail d’évaluation.

«La réalité paradoxale est qu’il semble souvent plus rentable pour les entreprises de dégrader la biodiversité que de la protéger», pointe l’IPBES. © Eric Piermont/AFP

Approuvé par plus de 150 gouvernements à travers le monde (à l’exception notable des États-Unis, qui ont quitté l’IPBES en début d’année), ce rapport méthodologique mise sur l’implication du secteur privé. Quelques salarié·es de grandes firmes, comme TotalEnergies ou Solvay, ont même participé à sa rédaction, parmi le large panel de 79 expert·es mobilisé·es.

6 133 milliards d’euros de financements d’activités délétères pour la biodiversité en 2023

Dans la lignée de ses précédents rapports de décembre 2024, l’IPBES s’est demandée comment les entreprises pouvaient contribuer au «changement transformateur» – un concept récent qu’elle a développé pour saisir la réorganisation complète de nos sociétés qu’il faudrait mener pour enrayer la crise écologique. Fruit de trois années de travail, cette nouvelle évaluation part du constat que «toute entreprise dépend, directement ou indirectement, de la biodiversité» : pollinisation pour l’agriculture, accès aux matières premières, régulation des aléas climatiques, contributions non matérielles (tourisme, loisirs)…

«Cependant, le fait de ne pas tenir compte de la nature et d’intégrer ses valeurs dans les systèmes économiques et financiers a conduit à sa dégradation et à des taux sans précédent de perte de biodiversité», ce qui aggrave en retour les risques économiques, détaille le résumé à l’intention des décideur·ses. En particulier, les secteurs de l’agriculture, de la sylviculture et de la pêche, de l’énergie, des mines et carrières ou encore du transport et entreposage ont des «impacts directs et quantifiés relativement élevés».

Mais les entreprises ne sont pas seules responsables de cette crise systémique. Le rapport pointe les «incitations inadéquates ou perverses» qui empêchent les acteurs économiques d’agir dans la lutte contre l’effondrement de la biodiversité, le changement climatique ou encore les pollutions. En 2023, les flux financiers mondiaux ayant des impacts négatifs sur la nature ont été chiffrés à 7 300 milliards de dollars (6 133 milliards d’euros, dont deux tiers de financements privés et un tiers de dépenses publiques), contre seulement 220 milliards de dollars (185 milliards d’euros) orientés vers des actions de conservation ou de restauration de la biodiversité.

«La perte de biodiversité est l’une des menaces les plus graves pour les entreprises, selon l’économiste étatsunien Stephen Polasky, co-président de l’évaluation. Pourtant, la réalité paradoxale est qu’il semble souvent plus rentable pour les entreprises de dégrader la biodiversité que de la protéger.» Cet aveuglement vient aussi d’un manque de connaissances : moins de 1% des rapports d’entreprise dans le monde mentionnent les impacts de leurs activités sur la biodiversité.

Implication du secteur privé

«Les entreprises ont un rôle clé pour inverser la tendance : elles doivent comprendre qu’on ne leur demande pas seulement de limiter leurs impacts, mais aussi de comprendre leurs dépendances, explique Philippe Grandcolas, directeur de recherche en écologie au CNRS (il n’a pas participé directement aux travaux). Cette prise de conscience permet de modifier leur chaîne de valeurs, d’être moins vulnérables et de saisir des opportunités en termes de marché ou de réputation qui ne sont pas mauvaises pour l’environnement.»

Les auteur·es ont identifié une diversité d’approches à destination des entreprises : collecte participative de données, inclusion des populations locales et autochtones, intégration de modèles écologiques, prise en compte de l’ensemble du cycle de vie des produits… Le rapport liste une centaine d’actions concrètes à prendre au plus vite par les entreprises, qui «ont la responsabilité de traiter leurs impacts et dépendance», mais aussi par les gouvernements, le monde de la finance et la société civile. Et l’évaluation d’appeler aux «collaborations et aux actions individuelles et collectives» pour impulser ces transformations.

«Ce rapport va permettre de faire converger l’analyse scientifique avec les besoins des entreprises.»

«Le but est de faire rentrer le secteur privé dans ce cadre de la biodiversité, qu’on arrête de travailler chacun dans son coin», salue une source diplomatique française, qui espère que ce rapport mobilisera les entreprises en vue des objectifs mondiaux pour la biodiversité prévus par l’accord de Kunming-Montréal. Cette évaluation «montre clairement que la biodiversité est une chance pour les entreprises», abonde le ministère de la transition écologique. L’IPBES estime notamment que les investissements favorables à la biodiversité pourraient générer 395 millions d’emplois d’ici 2030.

Ces travaux étaient particulièrement attendus par le secteur privé : «Ce rapport va permettre de faire converger l’analyse scientifique avec les besoins des entreprises», s’est réjoui Pierre-Yves Burlot, président de l’Organisation pour le renouveau de l’économie par l’environnement (Orée) et directeur développement durable du groupe industriel Séché environnement, auprès de l’agence spécialisée AEF Info. Le secteur privé a lui-même été intégré à l’élaboration de ce vaste rapport, comme le demandaient les États membres de l’IPBES lors du lancement des travaux.

Débat sur la participation de salariés d’entreprises polluantes

Plus étonnant, plusieurs salarié·es de grandes entreprises polluantes font partie du panel de 79 expert·es qui ont rédigé l’évaluation. Un «expert biodiversité» de l’entreprise pétrolière TotalEnergies – dont la responsabilité dans le changement climatique global ainsi que dans certaines destructions environnementales locales (en Afrique de l’Est, par exemple) est documentée – et la directrice du développement durable auprès du groupe de chimie Solvay (dont plusieurs sites industriels ont été épinglés pour la pollution aux PFAS) sont par exemple auteurs principaux du cinquième chapitre.

Interrogé par Vert, le secrétariat de l’IPBES affirme que «l’affiliation ne constitue pas un conflit d’intérêts» et que ce sont des «individus» – et non des «entreprises» – qui ont été «sélectionnés pour leur expertise individuelle spécifique». «Le cadre conceptuel de l’IPBES indique clairement que toutes les évaluations de l’IPBES s’efforcent d’inclure la science, les connaissances et les données provenant du plus grand nombre possible de disciplines et de systèmes de connaissances, afin d’offrir aux décideurs les informations et les options d’action les plus solides», se défend l’institution. Tous les expert·es ont été sélectionné·es par l’organe de surveillance scientifique de l’IPBES et ont signé une déclaration de neutralité.

Critiquée par le passé pour des risques de conflits d’intérêts (deux salarié·es de l’industrie des pesticides avaient notamment participé au rapport de 2016… sur la pollinisation), l’IPBES a aussi instauré une solide relecture croisée de chacun des chapitres : entre les différent·es auteur·es de l’évaluation, puis par l’ensemble de la communauté scientifique et des relecteur·ices volontaires à travers le monde. Une véritable «cascade de relectures», se souvient Patrick Giraudoux, professeur émérite d’écologie à l’université Marie-et-Louis-Pasteur de Besançon (Doubs) et auteur principal du précédent rapport de l’IPBES consacré au «Nexus» (notre article). «Aucun auteur ne peut influencer indûment une évaluation de l’IPBES», martèle de son côté l’institution.

«Il me paraît difficile, voire impossible, de traiter de façon réaliste et constructive un sujet comme “Biodiversité et entreprises” sans avoir une information de première main provenant des entreprises, estime Patrick Giraudoux. Ce qui place le système à sa limite concernant les éventuels conflits d’intérêt.» Ce dernier imagine toutefois une piste alternative : «Auditer des représentants des entreprises, mais sans les placer en auteurs, et encore moins coordinateurs de chapitre.» À voir si l’institution s’en inspirera pour ses prochaines évaluations, prévues pour 2027.

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