Une camionnette blanche ralentit sur le parking du port de Charron, en Charente-Maritime. Son conducteur dévisage les intrus, les photographie, puis s’en va. À quelques mètres du goudron, la Sèvre niortaise rencontre l’océan. Si cet estuaire est autant surveillé, c’est parce qu’il abrite un «or blanc» plus lucratif que certaines drogues sur le marché noir.
Aucun sachet de poudre n’est pourtant enfoui dans la vase : l’objet de toutes les convoitises, ce sont les précieuses civelles. Ces alevins de l’anguille d’Europe, semblables à des spaghettis avec une paire d’yeux, sont très prisés par les marchés asiatiques. «En termes financiers, leur trafic illégal est supérieur à celui de la cocaïne au kilo», assure Jean-Pierre Guéret, engoncé dans un imperméable pour se protéger des bourrasques.

L’homme ne baigne pas dans les magouilles, au contraire. Conservateur de la réserve nationale de la baie de l’Aiguillon, cogérée par l’Office français de la biodiversité (OFB) et la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), il arpente régulièrement les 5 000 hectares de prés salés ultra-réglementés. Cette portion du littoral, à cheval entre la Nouvelle-Aquitaine et les Pays de la Loire, est également couverte par une zone Natura 2000 et par le Parc naturel régional du Marais poitevin.
De multiples menaces
Les tamaris et les roseaux qui l’habillent sont un sanctuaire pour la loutre et pour une flopée d’oiseaux migrateurs qui passent l’hiver sous des latitudes moins rigoureuses que celles du Grand Nord. Mais pas pour l’anguille d’Europe, qui nage dans les fossés et les chenaux environnants. Or ce poisson est en danger critique d’extinction, selon les critères établis par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). «Si on ne peut pas le protéger ici, comment le protéger ailleurs ?», interroge Dominique Chevillon, vice-président de la LPO, les cheveux ébouriffés par les rafales.

«L’anguille a survécu aux dinosaures et aux glaciations», retrace Eric Feunteun, professeur en écologie marine au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et spécialiste du sujet. Anguilla anguilla, la variété européenne, est présente dans nos cours d’eau depuis des millénaires. Elle peut coloniser pratiquement tous les milieux aquatiques continentaux, des lagunes jusqu’aux sources de basse altitude, même si elle préfère l’eau saumâtre des estuaires. Aujourd’hui, le constat est sans appel : en France, les civelles sont dix fois moins nombreuses par rapport aux années 1980.
Les causes de cette disparition sont multiples. En premier lieu : la contamination de l’eau par de nombreux polluants. Les hydrocarbures, métaux lourds et autres résidus chimiques déversés par les activités humaines limitent la croissance de la longiligne demoiselle. «Lorsque celle-ci est affectée, la femelle peut pondre jusqu’à deux fois moins d’œufs», explique Eric Feunteun. Au total, cette diminution de taille et de fécondité liée aux pollutions représente une perte de 350 tonnes de civelles par an à l’échelle européenne, selon les travaux du professeur Feunteun.

L’impact de la pêche constituerait une dernière pression sur une population déjà fragilisée. Depuis 2010, le commerce des civelles est interdit hors des frontières de l’Union européenne. Fin 2025, l’État français a évoqué un moratoire (une suspension d’activité) sur la pêche à l’anguille, qui pourrait prendre effet cette année. Cependant, il concernerait seulement les pêcheur·ses amateur·ices, déjà privé·es du droit de capturer les civelles, trop jeunes pour se reproduire. Les professionnel·les conservent le droit d’en remonter 55 tonnes pour la saison 2025-2026. Dans la baie de l’Aiguillon, on en prélève environ 13 tonnes chaque année.
«Cette décision est incompréhensible du point de vue de la sauvegarde de l’espèce», assène Dominique Chevillon. «Nous ne nous opposons pas à la pêche à l’anguille dans l’absolu, mais nous demandons un arrêt des activités au moins jusqu’à ce que le niveau des populations ne soit plus aussi alarmant», avance-t-il.
Repeupler les rivières
Son avis est partagé par plus de 3 000 cuisinier·es, réuni·es par Ethic Ocean et décidé·es à ne plus servir ce poisson dans leurs restaurants. Il pourrait également être relayé par la Fédération nationale de la pêche de loisir, forte d’1,5 million de membres, à la condition que ce moratoire s’applique aussi aux professionnel·les, au moins pour un certain temps.

L’anguille représente «une pêcherie d’intérêt majeur pour l’équilibre du secteur», affirme Alexis Pengrech, directeur adjoint du Comité régional des pêches et des élevages marins (Corepem) des Pays de Loire. «Chez nous, quatre navires sur dix sont concernés par la civelle à hauteur d’un quart de leur chiffre d’affaires», ajoute-t-il. Face à cette manne qui pourrait s’amenuiser dans les prochaines années, le ministère de la transition écologique envisage un plan de sortie de flotte pour tendre vers un arrêt des activités, sans laisser les pêcheur·ses sur le carreau. D’autant plus que, dans une certaine mesure, elles et ils sont mis·es à contribution de l’effort de sauvegarde de l’espèce.
Aujourd’hui, un kilo de civelles représente près de 3 000 spécimens. Il coûte près de 400 euros quand il est destiné à la consommation, environ 200 euros lorsqu’il est voué au repeuplement. Chaque année, 60% des anguilles remontées dans les filets de pêche doivent être relâchées dans des marais ou des piscicultures. Un poisson sur dix est envoyé dans les eaux françaises, les autres vers des pays voisins. L’Association repeuplement anguille (ARA) a réensemencé 3 246 kilos de civelles sur la façade atlantique et le nord de la France en 2025. «Pourquoi appliquer un moratoire aux professionnels, alors que nous participons au repeuplement de la ressource ?», maugrée Éric Blanc, son président. Le professeur Feunteun estime pour sa part que «le repeuplement pourrait aider à améliorer le nombre d’anguilles en France, mais il n’est pas forcément utile de les exporter hors du pays si l’on ne dispose pas de traçabilité du devenir de ces civelles».
Des amours très secrètes
Quoi qu’il en soit, il est impossible de faire naître ce poisson serpentiforme en captivité. Son cycle de vie est aussi mystérieux que sophistiqué. Ses larves, nées à proximité de la mer des Sargasses, au nord-ouest des Caraïbes, mettent près de deux ans à rejoindre nos côtes. Devenues civelles, elles peuvent migrer jusqu’en Turquie, en Norvège ou jusqu’au cercle polaire arctique. Au contact de l’eau douce, elles se muent en anguilles jaunes, ces adolescents qui prennent leur temps – parfois jusqu’à 25 ans. «Les anguilles possèdent des branchies, mais elles peuvent également respirer à travers la peau. Au besoin, elles sont capables de traverser un champ, pourvu qu’il soit humide, afin de rejoindre une mare», explique Jean-Pierre Guéret.
Dans nos cours d’eau, les anguilles grandissent jusqu’à devenir argentées. À ce moment-là, elles entreprennent une seconde migration, retournant là où elles sont nées. Chemin faisant, leur morphologie subit plusieurs transitions : leurs yeux grossissent pour leur permettre de mieux se repérer, et leur tube digestif s’atrophie. Pendant ce voyage de plusieurs mois, les anguilles ne se nourrissent plus mais puisent dans leurs réserves de graisse pour développer leurs organes sexuels. À leur arrivée, elles entament leur première – et dernière – saison de reproduction. Cette petite mort porte bien son nom, puisque les anguilles trépassent après cet ultime effort. Personne n’a jamais assisté au coït, ni vu aucun œuf. Pas de quoi, toutefois, donner du fioul à la thèse de Socrate, selon qui elles viendraient du centre de la Terre…
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