De la même manière que la fonte des calottes glaciaires ou la transformation de la forêt amazonienne en savane, l’effondrement de courants océaniques majeurs, comme l’Amoc dans l’Atlantique, fait partie des points de bascule identifiés par la communauté scientifique comme pouvant faire chavirer le climat mondial dans l’inconnu.
«En déplaçant la chaleur de l’hémisphère sud vers l’hémisphère nord, l’Amoc participe à l’équilibre de notre climat, en agissant comme un thermostat», détaillait l’océanographe René van Westen auprès de Vert. Son ralentissement ou effondrement, sous l’effet du réchauffement climatique, provoquerait des changements brutaux : baisse sévère des températures en Europe du Nord ; sécheresses au Sahel et en Asie du Sud ; ou hausse du niveau de la mer jusqu’à un mètre dans certaines régions.
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Une nouvelle étude, publiée mercredi dans la revue Science Advances, affirme que l’Amoc pourrait ralentir de 51% d’ici à la fin du siècle, dans un scénario d’émissions de gaz à effet de serre médian. Elle a été réalisée par des chercheur·ses français·es de l’université de Bordeaux et du Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
Jusqu’à présent, les modèles climatiques prédisaient une diminution de 32% en moyenne d’ici à 2100, avec des variations allant de -3% à -72%, en fonction des émissions de CO2. L’étude de Science Advances prévoit une baisse de 51%, avec une marge d’incertitude plus faible, de + ou -8%. Valentin Portmann, docteur en climatologie et auteur principal de l’étude, est arrivé à cette conclusion grâce à «des méthodes statistiques, appelées méthodes de contraintes observationnelles, qui ont pour but de prendre l’ensemble des modèles climatiques et d’associer les observations du monde réel pour améliorer l’estimation», a-t-il décrit.

Cet article «montre que les modèles “pessimistes”, qui prévoient un fort affaiblissement de l’Amoc d’ici 2100, sont malheureusement les plus réalistes, dans la mesure où ils concordent davantage avec les données d’observation», a indiqué Stefan Rahmstorf, océanographe à l’Institut de Potsdam pour la recherche sur l’impact du climat (PIK), qui n’a pas participé à l’étude. Pour le chercheur, cela signifie que l’Amoc aura en 2100 un débit «si faible qu’il sera alors très probablement en passe de s’arrêter complètement». Une conclusion «plus grave que ce à quoi on s’attendait», a commenté Valentin Portmann. Avec cette estimation, «on se rapproche plus d’un état critique qui est inquiétant».
Pas de consensus scientifique à ce stade
Saluant une étude «intéressante», Fabien Roquet, professeur d’océanographie physique à l’université de Göteborg (Suède), a toutefois appelé à rester prudent, car une autre équipe a conclu le contraire, l’an dernier, «en s’appuyant sur une méthode similaire».
De fait, la communauté scientifique n’est pas encore certaine de l’état précis de l’Amoc ou de son évolution. «Nous ne savons pas si nous avons déjà commencé à franchir ce point de bascule ou s’il est encore très éloigné», expliquait René van Westen. De son côté, Florian Sévellec, directeur de recherche au CNRS à Brest (Finistère), estime qu’«il y a une sorte de consensus sur le fait que cette circulation ralentisse. Mais il y a encore pas mal de débats sur l’intensité de ce ralentissement».
Dans tous les cas, «un papier ne ferme pas un débat scientifique, confirme-t-il. Dans notre domaine, c’est le rapport du Giec [le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, NDLR] qui établit l’état de l’art à un instant donné.» Dans son rapport publié en 2021, celui-ci jugeait «très peu probable» un effondrement de l’Amoc au 21ème siècle – avec un degré de confiance «moyen» –, tout en affirmant qu’un «affaiblissement substantiel» restait «un scénario physiquement plausible». Ce qui est certain en revanche, c’est que la limitation des émissions de gaz à effet de serre est aujourd’hui le seul moyen d’éviter que ce scénario ne se concrétise.









