
«Nous sommes absolument scandalisés par cette façon si partiale de faire de l’information», s’indigne George Pinol, délégué syndical central du SNJ-CGT France Télévisions. Dimanche, au journal de 20 heures de France 2, une séquence de presque douze minutes, sans commentaire, a montré à l’écran un enchaînement de scènes violentes des manifestations du 17 octobre.
Ce cadrage qui se focalise sur les incendies, scènes de pillages et dégradations a éclipsé les manifestations pacifiques et joyeuses, les occupations de ronds-points ou opérations escargot. Pourtant, plus de 1 000 mobilisations avaient rassemblé entre 550 000 et 800 000 personnes dans toute la France ce jour-là, pour lutter contre la vie chère et exiger davantage de justice sociale. Le syndicat CFDT du groupe France Télévisions a calculé que sur les 48 minutes d’émission spéciale dimanche (hors allocution présidentielle), moins de deux avaient été consacrées aux revendications des manifestant·es.
La direction de France Télévisions admet des erreurs
Le président de la Société des journalistes (SDJ) de France Télévisions, Valéry Lerouge, explique à Vert que ce journal déséquilibré est le fruit d’«un enchaînement de fausses bonnes idées et d’une erreur d’appréciation, sans intention de montrer seulement de la casse gratuite. Le résultat est catastrophique, mais il n’y a pas de volonté politique derrière.»
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Alors qu’un entretien avec la chanteuse Angèle était prévu en seconde partie d’émission, la direction de l’information a décidé de le déprogrammer pour proposer un sujet davantage lié à l’actualité sociale du week-end. Le résultat : des images brutes, sans commentaire ni mise en contexte, montées en quelques heures seulement. «Espérer un sujet de douze minutes de qualité, monté en quatre heures, c’est mission impossible», souligne Valéry Lerouge.
Alors que nombre de télespectateur·ices ont écrit au médiateur de France Télévisions, Philippe Corbé, le directeur de la rédaction, reconnaît que «nous aurions dû être plus précis dans le montage, la contextualisation et le commentaire pour qu’il n’y ait pas de confusion».
Pour le syndicat SNJ-CGT du groupe, il ne s’agit pas d’un accident mais d’«une propagande» pour l’exécutif. Selon son communiqué publié mardi, le cadrage du journal a donné à voir «un mouvement social d’ampleur nationale réduit à un message de haine». L’organisation syndicale a même demandé la démission de l’équipe du journal de 20 heures. Selon le reporter d’images George Pinol, il y a eu «une dérive éditoriale qui met l’accent sur les violences plutôt que sur les revendications et l’ampleur de la mobilisation pacifique».
«Il y a une forme de dépolitisation du journalisme»
«J’ai un peu honte de ce qu’on a mis à l’antenne, en tant que défenseur de l’audiovisuel public, car j’étais sur le terrain et, à l’écran, je n’ai pas vu de mention de la blessure très grave d’une manifestante dont la main a été arrachée, ni des jeunes qui chantaient», pointe le journaliste.
Ce malaise au sein de la rédaction de France Télévisions n’est pas nouveau, même si le journal de dimanche a été son catalyseur. Le délégué syndical SNJ, Antoine Chuzeville, rappelle que «cela fait presque un mois que la couverture médiatique du mouvement lycéen illustre une fascination pour les images de violence, alors que notre travail consiste à décrypter ces évènements et à les mettre en perspective ; dimanche, c’est devenu trop visible.»
Selon lui, rien ne sert de blâmer l’équipe qui a réalisé le reportage de douze minutes, ce serait plutôt l’occasion de créer une réflexion sur la hiérarchisation des informations sur les chaînes. «Nous manquons de débats collectifs sur l’éditorial, détaille-t-il. Il y a une forme de dépolitisation du journalisme, alors que ces évènements sont incompréhensibles sans être reliés aux motivations politiques qu’il y a derrière.»

Selon l’observatoire des médias Acrimed, 75% du temps d’antenne de France 2 a été dédié aux dégradations lors des journaux télévisés du 28 septembre au 1er octobre, en plein mouvement lycéen. Au-delà du 17 octobre, «la couverture [des mobilisations sociales] nous pose question, confirme Valéry Lerouge. Nous avons rencontré la direction mercredi dernier pour déplorer le démarrage tardif du traitement des revendications sociales, et le fait qu’on parlait trop de casses. On a noté un début de rééquilibrage sur la fin de la semaine dernière.» Ce mercredi après-midi, la SDJ a organisé une réunion pour faire le point sur la situation.
Un cadrage médiatique contesté dans de nombreuses rédactions
France Télévisions n’est pas le seul média dont les choix éditoriaux dans la couverture des mobilisations dérangent. Dès le 3 octobre, la SDJ du Parisien soulignait dans un communiqué transmis en interne «le manque d’analyse factuelle» dans les angles choisis et «la lecture idéologique des faits» dans un éditorial du vendredi 2 octobre dernier.
Plusieurs journalistes qui ont couvert la manifestation du 17 octobre pour des chaînes d’information en continu ou pour la presse nationale déplorent aussi les cadrages de leur direction. Arielle (le prénom a été modifié) travaille dans un quotidien et regrette que ses propositions de sujets visant à questionner le maintien de l’ordre aient été refusées. «Jusqu’au dernier moment, mes chefs ont sous-estimé l’ampleur de la mobilisation, abonde-t-elle. J’ai été sidérée par l’ampleur de leur déconnexion avec le terrain. Ensuite, ils ont préféré faire un angle sur les émeutiers, en interrogeant des interlocuteurs controversés.»
Sacha (il a souhaité rester anonyme), quant à lui, est reporter d’images pour une chaîne d’information en continu et a été mobilisé samedi dernier. «J’aurais bien aimé filmer les cortèges de manifestants et les interroger sur leurs revendications, plutôt que de montrer seulement les voitures brûlées, car je sais que ce sont ces images qui seront commentées en boucle toute la journée», confie-t-il à Vert.
Les étudiants en journalisme interpellent leurs aînés
Dans les écoles de journalisme aussi, le traitement des mobilisations, depuis le début du mouvement lycéen, choque nombre d’étudiant·es. À l’initiative des élèves de l’École des hautes études en sciences de l’information et de la communication (Celsa), 780 jeunes de quinze établissements différents ont signé une tribune parue dans L’Humanité, la veille du 17 octobre.
«Nous allons être amenés à évoluer dans un paysage médiatique détérioré, déplore Orso, l’un des cosignataires. Nous allons intégrer un jour ou l‘autre ces rédactions et refusons de couvrir des mouvements sociaux avec ce manque de déontologie.» Parmi les reproches des étudiant·es visant cette couverture médiatique : le peu de place accordée aux revendications lycéennes, l’invisibilisation des violences policières, les lignes éditoriales sensationnalistes ou encore le déséquilibre politique parmi les commentateur·ices des évènements.
Lundi, les Gilets jaunes à l’origine des mobilisations ont annoncé un «acte II» pour ce samedi 24 octobre. Un évènement dont la couverture médiatique sera scrutée par toute la profession.








