Priscillia Ludosky, figure du mouvement des Gilets jaunes : «Un trio de générations pourrait se retrouver ce samedi»

Gilets jeunes.
Les Gilets jaunes peuvent-ils se retrouver dans la rue ? Alors que des mobilisations sont annoncées partout en France ce samedi, Priscillia Ludosky, à l’origine de la pétition qui avait contribué à lancer le mouvement en 2018, croit à une possible convergence entre trois générations en colère.
Paris, 20 janvier 2019. Priscillia Ludosky, l’une des porte-parole des Gilets jaunes, lors d’un rassemblement sur le Champ-de-Mars. © Laure Boyer/Hans Lucas via AFP

Sa pétition «Pour une baisse des prix à la pompe», signée par près de 1,3 million de personnes, avait contribué à faire émerger le mouvement des Gilets jaunes, il y a huit ans. Figure de cette mobilisation historique, Priscillia Ludosky a été candidate citoyenne sur la liste Les Écologistes aux européennes de 2024 et préside désormais le Collectif des luttes sociales et environnementales (CLSE), qui agit dans les outre-mer. Elle entend bien prendre part aux mobilisations prévues partout en France ce samedi. Lancé début septembre sur les réseaux sociaux, l’appel à la mobilisation pourrait marquer un retour des Gilets jaunes, estime-t-elle. Vert l’a rencontrée.

Doit-on s’attendre à un retour des Gilets jaunes ?

Je ne sais pas si on peut s’attendre à une mobilisation massive, sous le même format qu’en 2018-2019. Mais en tout cas, plusieurs personnes qui ont participé au mouvement des Gilets jaunes il y a huit ans prévoient des actions. Un décompte des mobilisations circule sur Internet. On y recense 416 manifestations, 90 ronds-points, 150 stations-service, quatre raffineries et 31 dépôts pétroliers [Sur une carte en ligne, près de 1 500 mobilisations étaient recensées à la veille de cette journée, NDLR]. Reste à savoir si toutes ces actions auront effectivement lieu !

À l’époque, comment le mouvement a-t-il pris ? La situation était-elle comparable à aujourd’hui ?

Non, pas du tout. En 2018, le mouvement était parti d’une pétition que j’avais lancée en mai et qui a grossi jusqu’en septembre-octobre. Puis j’ai appelé les signataires à sortir dans la rue le 17 novembre.

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Entre septembre et novembre, j’ai organisé énormément de visioconférences avec des personnes partout en France pour leur expliquer comment déclarer une manifestation, où se retrouver dans leur secteur, qui rejoindre, etc. C’est ce travail qui a permis de faire émerger le mouvement !

Aujourd’hui, tout le travail logistique n’est plus à faire. Lorsqu’une personne appelle à sortir à une date donnée, les gens savent comment s’y prendre : ils occupent les ronds-points, enfilent leur gilet jaune, déclarent des manifestations. Un mode opératoire populaire s’est installé.

Le mouvement pourrait-il être de plus grande ampleur qu’en 2018 ?

C’est possible. D’autant que trois générations se rencontrent. Il y a les Gilets jaunes, déjà mobilisés il y a huit ans. Les personnes qui n’étaient pas encore entrées dans la vie active en 2018 – elles ont grandi et ont découvert les inégalités et les difficultés à s’en sortir malgré le travail. Et les lycéens, les collégiens et les étudiants, qui se mobilisent pour réclamer des moyens et des conditions de travail qui leur permettent d’étudier correctement. Ce trio de générations pourrait se retrouver ce 17 octobre.

Dans le passé, il y a eu plusieurs annonces du retour des Gilets jaunes, sans que cela ne se concrétise vraiment. Qu’est-ce qui pourrait faire la différence cette fois-ci ?

Je pense que cet appel a rencontré davantage d’écho parce qu’il intervient dans un contexte où plusieurs choses se conjuguent : les mobilisations de la rentrée, notamment dans l’éducation, mais aussi contre la hausse du prix des carburants. Elles s’ajoutent à la préparation de l’anniversaire du mouvement des Gilets jaunes, le 17 novembre. Tout cela a créé un terrain favorable.

Quelles sont les causes de la colère ? Ont-elles changé depuis 2018 ?

Je pense que les causes profondes restent les mêmes, mais qu’elles se sont exacerbées. Depuis 2018, de nouveaux secteurs se sont mobilisés, comme les pompiers et les soignants.

Priscillia Ludosky à Paris, le 17 octobre 2019. © Bruno Coutier via AFP

Il y a eu la loi sur la sécurité globale, puis la réforme des retraites… Au fil des mobilisations, les gens ont commencé à faire le bilan : cela fait presque dix ans qu’Emmanuel Macron est au pouvoir et, à leurs yeux, tout se dégrade. Le fait qu’il ait été réélu permet de prendre du recul et d’évaluer sa politique sur la durée. La situation devient pesante.

Vous évoquez également la situation dans les territoires ultramarins. En quoi ces difficultés éclairent-elles, selon vous, le bilan des politiques menées ?

Dans les outre-mer, les questions sociales sont particulièrement aiguës. À Mayotte, le taux de pauvreté dépasse les 77%, plus de 15 000 enfants ne sont pas scolarisés et la sécurité alimentaire n’est pas assurée. En Guadeloupe, le réseau d’eau est tellement défaillant que les habitants doivent faire face à des coupures régulières. En Guyane et en Polynésie, les difficultés sont aussi très importantes…

Quand on accède à la fonction de président ou de présidente de la République, je considère que l’on devrait garantir l’accès à ces droits fondamentaux. Or, ce n’est pas le cas.

Quel bilan faites-vous des réponses apportées par la macronie depuis 2018 ?

Il est assez maigre. Nous nous sommes mobilisés sur le revenu universel et nous n’avons pas obtenu ce que nous voulions. Pareil pour la taxe à 0% sur les produits et les services de première nécessité. Sur la taxe carbone, nous avions travaillé avec le Réseau action climat sur un dispositif permettant de reverser une partie des recettes aux populations les plus précaires. Ce sont des mesures qui me semblent relativement simples à mettre en place pour un gouvernement qui se soucierait réellement de ces questions. Pourtant, malgré l’ampleur de la mobilisation, elles n’ont pas été adoptées.

Les Gilets jaunes avaient obtenu quelques victoires ?

Oui, Emmanuel Macron a tout de même supprimé la hausse prévue de la CSG [la contribution sociale généralisée, NDLR] pour les retraités. Beaucoup d’entre eux nous avaient remerciés pour ça. Il a également instauré ce que nous appelions la «prime Gilet jaune», devenue la «prime Macron». Là encore, des personnes nous ont remerciés, car elles ont pu toucher de l’argent. Certaines entreprises continuent de verser cette prime.

Mais une prime ponctuelle ne constitue pas une solution durable. Ce sont des pansements, pas des mesures qui permettent aux gens d’améliorer durablement leur niveau de vie.

Le mouvement des Gilets jaunes est né de la contestation de la taxe carbone sur les carburants, censée financer la transition écologique. Le mouvement a-t-il contribué à replacer la justice sociale au cœur des préoccupations écologiques ?

Oui, et je l’ai mesuré plus tard, en parcourant le programme des Verts – que j’ai soutenus lors des élections européennes. J’ai constaté que les dimensions sociales y étaient beaucoup plus présentes qu’avant.

Même constat au sujet des associations engagées sur les questions écologiques. Le mouvement des Gilets jaunes a été l’occasion de retravailler leur plaidoyer pour y intégrer davantage la dimension sociale, qui était encore trop peu présente. J’ai d’ailleurs moi-même participé à cette réflexion. Dans leurs campagnes et sur leurs visuels diffusés sur les réseaux sociaux, on ne retrouve plus de termes culpabilisants, ce qui est bien. C’est vrai, on ne peut pas culpabiliser les gens sur leurs pratiques si, en face, le gouvernement n’est pas exemplaire et qu’il continue, par exemple, à ne pas taxer le kérosène !

Le gazole dépasse 2,30 euros le litre. Comment répondre à l’urgence du pouvoir d’achat sans retarder la décarbonation des transports ?

Il y a beaucoup de solutions à mettre en place et elles ne sont pas nouvelles. Il faut d’abord développer les transports en commun là où ils manquent. Dans certains territoires, il n’y a plus de gare. Des lignes ont progressivement fermé au cours de la dernière décennie, en particulier pendant le premier quinquennat d’Emmanuel Macron.

Il faudrait aussi améliorer la régularité des transports existants. Lorsqu’un bus ne passe que toutes les douze heures, il est difficile de se déplacer autrement qu’en voiture !

Pour les trajets de longue distance, souvent l’avion est moins cher que le train, ce qui ne pousse pas les gens à changer leurs pratiques… Sur ce sujet, je pense qu’il faudrait aussi développer les trains de nuit. À l’époque des Gilets jaunes, un collectif défendait déjà cette idée. Cela permettrait aux gens de voyager en train sans perdre une journée entière dans les transports.

Quel regard portez-vous sur les mobilisations lycéennes actuelles ? Voyez-vous des points communs avec le mouvement des Gilets jaunes ?

Les jeunes ont repris certains codes des Gilets jaunes, notamment sur les réseaux sociaux. Mais ce n’est pas enthousiasmant pour autant. Je trouve surtout triste qu’à leur âge, les jeunes soient encore obligés de se mobiliser pour réclamer des moyens, alors que les enseignants l’ont déjà fait avant eux. Les professeurs ont expliqué ce qui n’allait pas, mais ils [les gouvernements successifs, NDLR] ne les ont pas écoutés.

C’est donc aux élèves de soutenir les adultes. C’est extraordinaire, mais pas dans le bon sens du terme. Ce n’est pas normal qu’un gouvernement soit rappelé à l’ordre par des enfants et des adolescents qui réclament simplement des moyens minimums pour travailler dans de bonnes conditions. En tout cas, je les soutiens pleinement.

Quand on voit les ministres de l’éducation nationale se succéder, avec pour principales préoccupations le voile, l’abaya et le téléphone portable, on se dit qu’il y avait peut-être d’autres urgences à traiter, non ?

Que pensez-vous de la réponse des autorités et de la répression des mobilisations lycéennes ?

Je pense que ce n’est pas normal d’utiliser des armes de guerre contre des manifestants, et encore moins contre des jeunes. Il y a déjà eu des blessés graves !

La France est interpellée depuis longtemps par l’ONU, le Conseil d’État et de nombreuses organisations de défense des droits humains sur l’utilisation de ces armes. Elle est l’un des derniers pays d’Europe à utiliser des lanceurs de balles de défense, ou LBD. C’est également le cas des grenades. Ce type d’armes devrait être interdit en manifestation, tout simplement parce qu’elles ne font qu’aggraver la situation.

Des parents se retrouvent avec des enfants qui ont eu la mâchoire arrachée, une main arrachée. Certains jeunes ont perdu la vue d’un œil… Tout cela devrait alerter les parents, qui feraient bien, selon moi, d’être dehors pour protéger leurs enfants.

Vous aviez déjà dénoncé ces pratiques pendant le mouvement des Gilets jaunes. Voyez-vous une continuité dans la doctrine de maintien de l’ordre sous Emmanuel Macron ?

Depuis plusieurs années, et de manière plus intense encore aujourd’hui, le gouvernement utilise les forces de l’ordre comme un bras armé.

Pendant le mouvement des Gilets jaunes, les autorités étaient allées chercher Didier Lallement pour assurer le maintien de l’ordre à Paris. Alors qu’il avait déjà fait l’objet de critiques concernant ses pratiques violentes de maintien de l’ordre à Bordeaux, notamment de la part d’observateurs et de défenseurs des droits humains. Christophe Castaner, qui était alors ministre de l’intérieur, a également reçu la Légion d’honneur.

Cela envoie un message très clair. Le président récompense des personnes dont les pratiques ont conduit à des mutilations lors de manifestations.

Serez-vous présente dans la rue ce samedi 17 octobre ?

Oui, j’y serai. Je ne sais pas encore où, mais je serai là.

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

Chez Vert, l’écologie est à la Une tous les jours et pas seulement quand il fait chaud.

Climat, biodiversité, santé et désinformation : vous pouvez compter sur nous pour rafraîchir la mémoire de tout le monde quand viendront les élections. On n’y arrivera qu’avec vous !

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