«Ce que j’ai vécu, ce n’est pas normal» : les effets des gaz lacrymogènes sur la santé des femmes largement ignorés

Sang dessus dessous.
Douleurs utérines, saignements inhabituels, contractions… Depuis les manifestations du 17 octobre, des milliers de femmes rapportent des symptômes gynécologiques après une exposition au gaz lacrymogène. Alors que les premières alertes remontent à 2020, les autorités françaises sont restées silencieuses sur le sujet.
Le 17 octobre, la France a été secouée par une journée de mobilisations pour le pouvoir d’achat et la justice sociale. © Pat Batard/AFP

«En trente-deux ans de cycles menstruels, je n’ai jamais eu une telle hémorragie» ; «J’ai des douleurs à l’utérus en dehors de mes règles et ça ne m’est jamais arrivé» ; «Je suis au fond de mon lit parce que j’ai trop mal au ventre depuis samedi.» Depuis quelques jours, des témoignages de femmes souffrant de douleurs intenses de règles et de saignements inexpliqués en dehors de leur période de menstruation se multiplient sur les réseaux sociaux. Ces femmes ont un point commun : toutes ont été exposées à des gaz lacrymogènes le 17 octobre, journée de mobilisation pour le pouvoir d’achat et la justice sociale.

Simple coïncidence ou lien de cause à effet ? Pour le collectif composé de scientifiques et de militant·es Lacrymos de sang, cela ne fait pas de doute. «Il y a urgence à sécuriser les populations, réagit sa fondatrice Eva-Luna Tholance auprès de Vert. Le gaz lacrymogène provoque des effets immédiats réels sur la santé des femmes.»

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Le 8 octobre, le collectif a largement diffusé un questionnaire sur ses réseaux pour recenser les cas de femmes présentant des effets gynécologiques indésirables susceptibles d’être en lien avec une exposition aux gaz lacrymogènes pendant les mobilisations. Ce vendredi 23 octobre, plus de 5000 femmes y avaient répondu, décrivant contractions utérines, saignements inexpliqués, douleurs ovariennes et utérines, voire même des arrêts naturels de grossesse.

Parmi elles, Emma*, qui a manifesté à Clermont-Ferrand samedi, témoigne auprès de Vert : «Je ne peux pas affirmer que mes symptômes sont liés au gaz que j’ai respiré, mais ce que j’ai vécu, ce n’est pas normal. Cela faisait déjà une semaine que mes règles étaient terminées et, le lendemain de la manifestation, j’ai eu des douleurs de règles qui m’ont couchée. J’ai dû rester allongée quatre jours tellement je souffrais. C’était la première fois de ma vie que j’étais exposée au gaz lacrymogène.»

«Il y a urgence à sécuriser les populations»

Son témoignage résonne avec celui de Maliga, 27 ans, qui s’est mobilisée à Paris : «Le 17 octobre, j’ai manifesté près de la gare du Nord vers 14 heures, dans une zone qui avait été massivement gazée dès 11 heures du matin. Dans la nuit de samedi, j’ai été réveillée par des douleurs utérines comme je n’en ai jamais eues. Je suis atteinte d’endométriose, diagnostiquée il y a sept ans, et je prends la pilule en continu précisément pour ne pas avoir mes règles et éviter les douleurs. Cela va bientôt faire cinq jours que j’ai été exposée. Les douleurs sont toujours là.»

Avant de fonder le collectif Lacrymos de Sang, Eva-Luna Tholance a exercé en tant que journaliste. Pour Streetpress, en 2020, elle avait recueilli plusieurs dizaines de témoignages similaires de femmes exposées lors du mouvement des gilets jaunes. Six ans plus tard, les potentiels effets de ces substances sur le système hormonal et la fertilité restent largement méconnus, tandis que les gaz lacrymogènes continuent d’occuper une place centrale dans l’arsenal des forces de l’ordre. «Il y a urgence à faire des recherches poussées sur les effets perturbateurs endocriniens du gaz lacrymogène, plaide-t-elle. Car on n’a toujours aucune idée des effets à moyen terme sur la santé et la fertilité.»

L’une des seules études sur le sujet remonte à août 2023. Menée aux États-Unis après les manifestations du mouvement Black Lives Matter, elle reposait sur un questionnaire rempli par 1 276 personnes «possédant un utérus» et exposées à des agents chimiques utilisés par la police. Résultat, 83% d’entre elles avaient déclaré des troubles menstruels ou reproductifs, notamment des crampes utérines (69%) et des saignements menstruels précoces (55%). Les troubles étaient d’autant plus fréquents que l’exposition avait duré longtemps.

Les chercheur·es avaient conclu à l’existence d’un «lien évident entre l’exposition aux agents chimiques utilisés par la police et les effets néfastes signalés sur la santé reproductive». Mais l’étude pose plusieurs problèmes. Les participantes avaient été recrutées via un appel à témoignages, ce qui a pu favoriser la participation des personnes les plus touchées. Il n’y avait pas de panel de personnes témoins. Et enfin les scientifiques n’avaient pas pu distinguer complètement les effets des différents produits chimiques entre eux.

D’autres travaux et articles de presse plus anciens suggèrent eux aussi un lien potentiel entre l’exposition aux gaz lacrymogènes et une hausse des arrêts naturels de grossesse, notamment au Bahreïn en 2012, en Palestine dans les années 1990 et au Chili en 2011. Mais aucune recherche robuste, qui comparerait des populations exposées à des groupes témoins n’a été conduite. Et pour cause : «Dans les zones de conflit intense, l’utilisation réactive et incontrôlée de ces agents rend difficile la conduite d’études épidémiologiques méthodiques et l’établissement de conclusions solides», soulignaient les chercheur·es de l’étude américaine en 2023.

Mais que fait le gouvernement français ?

À l’époque de la publication de son enquête, en 2020, Eva-Luna Tholance avait interpelé le ministère de l’intérieur français sur ce manque de connaissance. «Je voulais savoir comment on pouvait continuer à utiliser un produit dont on ignore les effets sur les populations à risque, à savoir les femmes, les enfants, les personnes asthmatiques. Je n’ai jamais eu de réponse et on n’en sait pas plus aujourd’hui», déplore-t-elle auprès de Vert.

Contactée par Vert, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a confirmé que «malheureusement, nous n’avons pas de travaux d’expertise sur les gaz lacrymogènes». Le manque de données ne concerne pas uniquement la santé reproductive. «Personne ne se penche sur les effets sanitaires du gaz lacrymogène. C’est un problème international», abonde le biologiste et spécialiste français de la substance, Alexander Samuel.

Vert l’a constaté en examinant la littérature consacrée au gaz CS, ou o-chlorobenzylidène malononitrile, la substance active utilisée dans les grenades lacrymogènes en France. Sur les effets globaux de la molécule – oculaires, respiratoires et cutanés notamment –, les deux dernières méta-analyses (qui compilent les études existantes) remontent respectivement à 2015 et 2000. Et elles n’intègrent pas, par exemple, cette étude turque de 2014 qui démontre qu’être exposé·e régulièrement à un panache de gaz lacrymogène peut affaiblir durablement le système respiratoire.

Poison mortel connu des romans d’Agatha Christie

D’autres effets graves liés au gaz mériteraient d’être expertisés, en France comme à l’international, notamment quant au risque d’intoxication au cyanure. Il a été mis en évidence en 2020 par Alexander Samuel. Sur la base de prélèvements sanguins réalisés en manifestation lors du mouvement des gilets jaunes, le chercheur avait découvert que le gaz lacrymogène se métabolisait en ce poison mortel bien connu des romans d’Agatha Christie, et à des niveaux susceptibles d’être toxiques pour l’humain (son étude, qui n’a toutefois pas été validé par les pairs selon une procédure classique).

La méthodologie de cette sorte de «pré-étude» exploratoire, ainsi que ses conclusions, avaient été validées à l’époque par le toxicologue et ancien chercheur au CNRS André Picot. Mais ni le gouvernement, ni l’Anses (qui pourrait s’auto-saisir) n’ont, sur ce sujet non plus, engagé d’étude sérieuse. Pire, le biologiste a été poursuivi par l’État français pour «violation du Code de santé publique» suite à ces travaux, avant de finalement gagner son procès.

Interrogés au sujet du manque de preuve sur l’innocuité du gaz lacrymogène, les ministères de la santé et de l’intérieur n’ont, pour l’heure, pas répondu à Vert. Ils n’ont pas non plus indiqué si des études relatives aux effets endocriniens et de métabolisation du gaz en cyanure étaient en cours ou prévues.

*Le prénom a été modifié.

Combien d’années d’inaction ? Combien de victimes ?

Après les scandales de l’amiante, du plomb, ou du chlordécone, l’histoire semble se répéter aujourd’hui avec les PFAS, le cadmium, les pesticides toxiques, les perturbateurs endocriniens et tant d’autres nouvelles substances.

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