
Lors de son déplacement au commissariat central de Paris, dans le 3ème arrondissement, le 18 octobre, Jordan Bardella a eu droit à un invité surprise. Alors qu’il répondait aux questions des journalistes sur les violences commises la veille dans la capitale, le président du Rassemblement national (RN) a été interpellé par Pouria Amirshahi, député (divers écologiste) de la circonscription. S’en est suivi un échange houleux entre les deux hommes, l’élu de gauche reprochant à l’eurodéputé d’extrême droite de se comporter comme un «charognard» qui «souffle sur les braises».
Huit millions de vues sur Instagram plus tard, l’écologiste revient auprès de Vert sur cette altercation et cible le gouvernement, désigné comme l’unique responsable des incidents survenus le 17 octobre. En vue de l’élection présidentielle, il enjoint aux partis de gauche de sceller un contrat de gouvernement pour faire face à l’extrême droite.
Pourquoi avez-vous tenu à interpeller Jordan Bardella lors de son déplacement au commissariat central de Paris ?
En convoquant une conférence de presse au pied d’un commissariat, il voulait se mettre en scène dans cette posture imbécile de l’ordre, de l’autorité qu’il incarnerait, tel un chacal qui vient dévorer avec plaisir les restes du festin dont il se repaît. C’est-à-dire ces images de violence et de saccage qui viennent décrédibiliser le mouvement social. Or, c’est ce dont il est question au départ : un mouvement lycéen qui, de façon massive et joyeuse, a réussi à convaincre une partie de l’opinion. Cela a beaucoup contrarié le RN. Il ne supporte pas de voir cette jeunesse se mobiliser autour d’idées qui ne sont pas les siennes.
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Jordan Bardella cherche à incarner cette posture autoritaire qui est le gène permanent de l’extrême droite. Voir ce type se mettre en scène de façon si vulgaire m’a d’abord attristé, puis mis en colère. J’ai donc voulu lui dire ses quatre vérités. Surtout qu’il était tiré à quatre épingles, propre sur lui. Il ne sortait pas du terrain et cela se voyait. Je n’aime pas ce genre de posture. A fortiori quand cela vient d’un gars raciste, antisémite et d’extrême droite. Il n’avait rien à faire ici.
Vous avez même évoqué une «pornographie de la violence» qui exciterait l’extrême droite…
Une pornographie de la violence s’installe dans tous les réseaux visuels avec une sorte de fascination morbide de la part de ceux qui, comme Jordan Bardella, Bruno Retailleau et même Gabriel Attal, s’en servent pour justifier un rappel à l’ordre. Je n’aime pas ça. Durant cette période, nous avons besoin d’unir le pays, de le fédérer. Il faut lui parler de belles choses. Il n’a pas besoin de cette saturation de la violence permanente. Nourrir les journaux télévisés de ces images est dangereux parce que cela fait peur aux gens.
Qui porte la responsabilité de ce qui s’est produit samedi ?
Politiquement, la responsabilité incombe au gouvernement. Alors que le mouvement lycéen prenait de l’ampleur, sa seule réponse a été la confrontation policière avec des forces de l’ordre suréquipées dont certains membres se sont lâchés hors de tout contrôle éthique et réglementaire. Le gouvernement est censé servir l’intérêt général, mais il n’agit pas dans l’intérêt de ces jeunes, il ne les écoute pas. Dans le cadre du débat budgétaire, il aurait pu déposer un amendement à son propre projet de loi pour proposer des moyens supplémentaires. Mais il ne l’a pas fait. Pas un centime de plus. Il a laissé pourrir la situation.
Puis vient le 17 octobre. Tout se passe magnifiquement bien dans le cortège. C’est bon enfant et joyeux, avec des pancartes inventives et créatives. Là encore, la doctrine du maintien de l’ordre fait défaut. Des cortèges sont coupés en deux, la police procède à des interpellations parfois arbitraires… Pendant ce temps, des gens viennent se servir dans des commerces. À aucun moment le dispositif n’a été anticipé. Nous avons demandé une commission d’enquête parlementaire. J’espère qu’elle sera vite mise en place pour faire la lumière sur cette journée. Quant aux individus venus casser et en découdre, leur responsabilité civile et pénale est engagée.
Pourquoi réclamez-vous le départ de Laurent Nuñez ?
Quand on est ministre de l’intérieur et qu’on est infoutu de mettre en place une doctrine de maintien de l’ordre efficace de façon répétée et continue, il faut en tirer les conséquences et partir. Des membres du gouvernement doivent assumer leurs responsabilités.
En visant «l’ultra-gauche», Emmanuel Macron tente-t-il de détourner l’attention de ce mouvement social d’ampleur ?
Être confronté à une crise sociale et incriminer «l’ultra-gauche», cela montre qu’il est tombé bien bas. Et qu’en plus, il est un menteur. La procureure générale de Paris dit que, pour l’instant, aucun élément ne permet d’affirmer que les casseurs sont issus de tel ou tel groupe. «L’ultra-gauche», personne ne sait ce que cela veut dire. Si ce n’est que cela permet de jeter la gauche en pâture à l’opinion, faisant le lit de l’extrême droite, de Bruno Retailleau et de Gabriel Attal. Tout cela est évidemment une vulgate qui sert, avant l’élection présidentielle, le camp de la réaction, «de l’ordre». Je mets des guillemets parce qu’en réalité, c’est celui du désordre. Ce camp a mis le pays en pagaille, abîmé nos services publics et mis sous cloche la société et les jeunes.
Craignez-vous que les Français soient tentés par une offre politique autoritaire ?
Tous les ingrédients sont mis en place pour favoriser ce discours de l’ordre sécuritaire, cette vision phallique de la politique. Je suis d’autant plus inquiet que la France n’est pas étanche au monde. Les unes après les autres, des démocraties libérales basculent dans des pouvoirs d’extrême droite. Il y a une urgence absolue à un réveil démocratique de toutes les personnes de bonne volonté dans ce pays. Mais cela ne suffira pas. Il faut être prêt si, malheureusement, le RN arrive au pouvoir. Et si ce n’est pas le cas, nous savons que le reflux de l’extrême droite sera long.
C’est pourquoi, avec d’autres personnalités de la société civile, des associations et des syndicats, nous avons lancé La Digue, une organisation internationale conçue pour permettre à des personnes directement concernées par une doctrine autoritaire de militer et de s’engager ensemble. Nous devons identifier sur quelles lignes de résistance il faudra être prêt.
Face au risque que vous décrivez, la gauche peut-elle s’offrir le luxe de la division ?
Toute la gauche doit comprendre que la priorité est d’empêcher l’extrême droite de s’emparer du pouvoir. Pour y parvenir, il y a plusieurs moyens. Par exemple, affirmer d’emblée que, quelles que soient les candidatures à l’élection présidentielle, il y aura un contrat de gouvernement entre les forces de gauche, que nous gouvernerons ensemble. Cet engagement pris auprès de l’opinion permettrait de montrer à la société qu’il n’y a pas que le choix entre les héritiers d’Emmanuel Macron et l’extrême droite. Concernant les candidatures, il est encore trop tôt pour savoir comment cela va se dessiner. Mais les électeurs de gauche sont très exigeants et n’accepteront pas que nous sacrifions le pays sur l’autel de nos divisions.










