Décryptage

Mégabassines, JO d’hiver 2030 et usines à saumon : les luttes écologistes s’invitent dans la campagne des municipales

Combattre la campagne. Dans certaines communes, des listes citoyennes encore en lice pour les élections municipales se sont formées en opposition à des projets délétères pour l'environnement. Tour d’horizon.
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À Courmelles (Aisne), le maire s’oppose à l’installation d’une usine de laine de roche et a organisé une consultation citoyenne sur le sujet en 2023 ; en Vendée, après les élections municipales de 2020, les élu·es de la communauté de communes du Pays de Saint-Gilles-Croix-de-Vie ont abandonné un projet de port de plaisance, dénoncé par de nombreuses associations locales… Partout en France, les maires peuvent soutenir les luttes locales contre des projets néfastes pour l’environnement.

Pour l’association Terres de luttes, le chercheur Gaëtan Renaud a étudié les dessous des victoires écologistes de ces dix dernières années en France : «Dans un tiers des cas, les mairies jouent un rôle favorable à la lutte, par exemple en refusant des permis de construire ou en prêtant des locaux aux associations. Dans un autre tiers, elles vont plutôt porter le projet et, dans le dernier tiers, elles jouent un rôle nul ou négligeable.» Avant le second tour des élections municipales 2026, plusieurs listes citoyennes s’inspirent de récentes luttes locales.

🐟 Autour de l’estuaire de la Gironde, plusieurs listes opposées au projet de ferme à saumons

C’est une opposition qui monte en puissance ces derniers mois : dans l’estuaire de la Gironde, associations, riverain·es et pêcheur·ses se mobilisent contre un projet de ferme à saumons (notre reportage). Cet élevage terrestre de 10 000 tonnes de poisson par an, porté par l’entreprise Pure salmon, inquiète notamment pour ses prélèvements d’eau et ses rejets potentiels dans les fragiles écosystèmes locaux. Après plusieurs avis défavorables et une consultation publique massivement contre le projet, la préfecture doit désormais donner (ou non) son feu vert.

Pour maintenir la pression, le collectif La Fraie sauvage a interpellé les candidat·es aux élections municipales dans la communauté de communes du Médoc-Atlantique. Si la plupart des maires sortant·es soutiennent le projet en vertu du développement économique du territoire, nombre de concurrent·es sont plus mesuré·es : certain·es s’opposent clairement à l’usine à saumons, d’autres veulent consulter la population ou promouvoir une aquaculture plus «durable».

Le 18 janvier, 800 personnes ont manifesté dans les rues du Verdon-sur-Mer contre le projet Pure salmon. © Cyril Nahon

«Il y a autant de nuances que de listes, constate Muriel Denet, porte-parole de La Fraie sauvage. Pour la première fois, on voit apparaître des listes citoyennes participatives, qui se sont constituées sur le fait que ce projet n’a pas été soumis à la concertation de la population.» La militante a elle-même participé à la création d’une liste d’opposant·es dans sa commune de Grayan-et-l’Hôpital… battue au premier tour par le maire sortant. Dans les autres bourgs du secteur, deux listes opposées au projet restent en lice : à Queyrac et au Verdon-sur-Mer.

«On ne peut pas prendre le risque de sacrifier notre village.»

Cette dernière attire tous les regards, car c’est la commune qui doit accueillir l’usine. Troisième adjointe au maire sous la précédente mandature, Adèle Coste, 41 ans, a décidé de rompre avec le «fonctionnement vertical à l’ancienne» de l’équipe sortante, mis en lumière selon elle lors de plusieurs votes du conseil municipal concernant le projet Pure salmon. «Il y a de gros doutes sur beaucoup de sujets, défend-elle, listant pêle-mêle les risques de pollutions, de nuisances, ou encore le coût du projet. On ne peut pas prendre le risque de sacrifier notre village.»

Arrivée en tête avec 9 voix d’avance sur le maire sortant, sa liste peut espérer l’emporter dimanche. Si elle soutient les opposant·es au projet, Adèle Coste ne fait pas partie du collectif, pour garder son indépendance. Face au maire sortant, qui défend les 250 emplois promis par l’usine, son équipe prône «des emplois plus durables et diversifiés», dans l’artisanat local ou le tourisme.

🚠 À Briançon, une liste citoyenne veut consulter la population sur l’organisation des JO d’hiver 2030

Dans les montagnes des Hautes-Alpes, le sujet phare de la campagne municipale tient en deux lettres et un nombre : les JO 2030. Pour l’évènement mondial, la ville de Briançon et les stations de ski alentour doivent accueillir une quinzaine d’épreuves ainsi que l’un des villages olympiques. D’ici là, de nombreux travaux d’aménagement sont prévus. Sauf que «la municipalité actuelle a imposé cette décision sans en parler avec ses habitants», dénonce Luc Marchello.

Lassé du «gouvernement aux manières autocrates» de la mairie et désireux de «réintroduire la question écologique» au sein de la commune, le Briançonnais a décidé de participer à la liste citoyenne Briançon territoire vivant, et d’en prendre la tête. Si cette équipe est élue, elle compte organiser dès le mois d’avril une concertation avec la population sur l’organisation des JO d’hiver. «On sait qu’on a une marge réduite de pouvoir sur ce sujet, mais il est important que les habitants soient informés sur combien cela va leur coûter», détaille Luc Marchello.

«Ces aménagements vont se faire au détriment d’espaces naturels et sont coûteux en énergie.»

La liste compte surtout s’opposer à deux projets : la création d’un téléphérique, jugé trop coûteux ; et la transformation du fort des Têtes, une fortification classée du 18ème siècle, pour en faire le village olympique puis un hôtel de luxe après les Jeux. «Il n’y a aucune considération écologique dans ces décisions, avertit le candidat. Ces aménagements vont se faire au détriment d’espaces naturels et sont coûteux en énergie.» La tête de liste propose à la place d’installer le village olympique dans le club de vacances de la commune.

Pour Arnaud Murgia, le maire sortant divers droite, accueillir les JO 2030 «est une occasion historique de transformer, de bonifier et de projeter Briançon vers l’avenir», justifie-t-il dans son programme. Grâce aux gains générés par les Jeux, il prévoit notamment d’améliorer le réseau de transport et de développer l’offre culturelle. Au premier tour, sa liste est arrivée en tête. «Mais ça ne veut pas dire que la majorité de la population soutient sa vision pour les Jeux», souligne Luc Marchello. Si on additionne les voix de sa liste citoyenne et celles de la troisième liste, également opposée à la réquisition du fort des Têtes, 57% des habitant·es sont contre le projet.

🚜 Dans les Deux-Sèvres, un maire opposé aux mégabassines en ballotage (très) défavorable

Dans la commune rurale de Melle (Deux-Sèvres), une liste citoyenne est déjà aux commandes de la mairie depuis les élections de 2020. Bien que ses membres portent un programme à visée écologiste, elles et ils ne se sont jamais ouvertement mobilisé·es dans une lutte environnementale locale. Pourtant, depuis 2023 et les manifestations à Sainte-Soline, commune voisine, la ville est devenue un point central dans le combat contre les mégabassines. La mairie s’est donc emparée du sujet, alors même «qu’il nous impacte peu puisqu’il n’y a aucun projet de stockage d’eau à Melle», pointe Babette Richard, colistière sur la liste citoyenne.

«On nous reproche aussi d’avoir racheté des fermes pour préserver les captages en eau potable.»

Les détracteur·ices de Sylvain Griffault, le maire sortant, lui reprochent notamment son soutien au mouvement : en juillet 2024, il a accepté la tenue du «village de l’eau», un événement initié par plusieurs collectifs mobilisés contre les mégabassines pour discuter et débattre de la gestion de la ressource en eau. «On nous reproche aussi d’avoir racheté des fermes pour préserver les captages en eau potable», note Babette Richard.

Lieu de rassemblement des antibassines, le café du Boulevard a vu sa terrasse visée par les dépôts de déchets agricoles de la Coordination rurale en décembre dernier. © DR

Depuis, les relations avec les agriculteur·ices membres de la Coordination rurale (CR), syndicat proche de l’extrême droite, sont tendues. Ces dernier·es n’hésitent pas à montrer leur mécontentement à coup d’actions «coup de poing». Dans la nuit de lundi à mardi, le syndicat a affiché une banderole sur laquelle il menace le maire : «Griffault, la bassine est vide mais les bennes sont pleines.» Ce dernier a immédiatement porté plainte. En décembre, la CR avait également déversé des dizaines de bennes de bottes de paille, de fumier, de pneus et d’autres déchets dans les rues de la ville et devant les façades d’associations écologistes.

Avec des banderoles comme «Aidez le soldat Ryan», le syndicat soutient explicitement l’élection de la principale liste d’opposition, celle du macroniste Ryan Lequien. Dans son programme, au sujet de l’eau et du monde agricole, le candidat dit «ne vouloir imposer aucun modèle». Pour sa campagne, il a choisi d’insister sur le manque de sécurité depuis les violentes manifestations de Sainte-Soline et les intimidations de la CR. Il capitalise sur le besoin de «sérénité» des habitant·es. Un pari qui semble pour l’instant marcher : au premier tour, il est arrivé en tête avec 49% des voix.

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