Décryptage

Des rives de l’océan Atlantique aux couloirs de l’Assemblée, la résistance aux fermes à saumons s’organise

Saumon fumeux. Alors qu'un important projet d'élevage terrestre de saumons se profile en Gironde, une coalition de 27 ONG appelle à un moratoire de dix ans sur ces installations en France. Les associations espèrent l'examen à venir d'une proposition de loi transpartisane sur le sujet.
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Voilà plusieurs mois que des vagues colorées déferlent de part et d’autre de l’estuaire de la Gironde, dans le sud-ouest de la France. Associations locales comme nationales, riverain·es ou encore pêcheur·ses se mobilisent pour empêcher l’implantation de l’usine de l’entreprise Pure Salmon, qui pourrait devenir le tout premier élevage terrestre de saumons en France.

Près d’un millier de personnes ont manifesté le 18 janvier au Verdon-sur-Mer (Gironde) contre le projet d’usine terrestre à saumons. © Cyril Nahon

Après des manifestations fin novembre 2025 à Soulac-sur-Mer (Gironde) ou à Royan (Charente-Maritime, de l’autre côté de l’estuaire), elles et ils étaient plus de 800 à défiler dimanche 18 janvier au Verdon-sur-Mer (Gironde), où doit voir le jour cet élevage de 10 000 tonnes de saumons par an. Clôturée le lendemain après-midi, après un mois de consultation citoyenne, l’enquête publique sur ce mégaprojet a enregistré «un niveau de participation jamais atteint en France», selon l’association Seastemik, qui milite pour «dépoissonner l’alimentation».

Avec 98% de contributions défavorables revendiquées (elles ne sont désormais plus consultables sur le registre de dépôt), la forte mobilisation locale témoigne d’un «rejet massif et documenté contre ce qui serait le plus grand élevage intensif terrestre de saumons au monde», selon les opposant·es. Ces dernier·es rappellent que 15 communes de l’estuaire de la Gironde ont voté une motion contre le projet.

Une nouvelle coalition contre les fermes à saumons : le combat monte d’un ton

Mardi, le co-directeur de Seastemik, Maxime de Lisle, a appelé le préfet de la Gironde à respecter le «principe de précaution» ainsi que le «droit européen». «Il faut écouter les instances publiques qui ont émis des avis très défavorables dans les jours passés à l’encontre de ce projet d’usine : la commission locale de l’eau, le conseil scientifique de l’estuaire de la Gironde, le Bureau de recherches géologiques et minières, implore-t-il. Ce sont des risques sur les nappes phréatiques, de rejets et de pollution, d’incendies et d’accidents, qui peuvent impacter à la fois la nature et les emplois locaux.»

«Il y a un consensus politique et citoyen contre ces projets de fermes-usines.»

Derrière ce projet emblématique en Gironde, c’est un modèle d’aquaculture inédit en France qui est sous le feu des critiques. Une méga-usine à saumons a déjà été validée par les services de l’État à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), mais les travaux n’ont pas commencé. Dans les Côtes-d’Armor, un troisième projet similaire a été abandonné en 2024 par l’entreprise norvégienne qui le portait, après des années de mobilisation citoyenne (notre article).

Pour stopper cette vague d’élevages à saumons, une coalition inédite de 27 ONG vient de se constituer. Elle rassemble des organisations environnementales (Greenpeace, LPO, Bloom…), de bien-être animal (L214, Anima, Welfarm…) et de défense des droits sociaux, comme Oxfam ou la Ligue des droits de l’Homme. Cette alliance «montre vraiment qu’il y a un consensus politique et citoyen contre ces projets de fermes-usines», salue Maxime de Lisle.

L’opposition aux fermes à saumons rassemble des associations de tous bord, mais aussi des organisations de pêche et nombre de riverain·es. © Cyril Nahon

«Si nous avons rejoint cette coalition, c’est parce que nous en partageons tous les arguments, abonde Carole Kinnaert, vice-présidente de l’association de défense de l’océan Longitude 181. Les saumons sont carnivores, pour les nourrir il faut de la farine de petits poissons qu’on va pêcher à l’autre bout du monde. On marche sur la tête, ça revient à piller les ressources alimentaires nécessaires à certaines populations comme celles d’Afrique de l’Ouest, qui dépendent intimement de ces réserves de poissons.» Contactée par Vert il y a trois mois, la filiale française de Pure Salmon promettait alors qu’«aucun poisson sauvage n’[était] capturé pour produire ce saumon».

En plus des risques locaux d’accidents et de rejets polluants, Lauriane Charles, de Welfarm, alerte aussi sur la souffrance animale liée à ces grandes cuves où vont devoir s’agglutiner les poissons : «On est très loin du milieu naturel des saumons, qui sont de grands migrateurs et qui parcourent des milliers de kilomètres.»

Vers un moratoire examiné à l’Assemblée nationale ?

En partie rassemblée mardi à l’Assemblée nationale pour une conférence de presse, la nouvelle coalition d’ONG a lancé un «appel de l’océan» pour obtenir un moratoire (une suspension temporaire d’activité) de dix ans sur les usines terrestres de saumons en France. Elle compte notamment sur une proposition de loi (une «PPL», dans le jargon parlementaire) signée par une centaine de député·es allant de La France insoumise (LFI) aux Républicains.

«Ces projets ne sont pas encore installés, c’est maintenant qu’on peut agir.»

«Nous encourageons très fortement les élus à inscrire cette PPL à l’agenda, d’autant qu’on est en train de sortir de la séquence budgétaire», appelle Esther Dufaure, co-directrice de Seastemik. Déposé à l’Assemblée nationale en mars 2025, le texte transpartisan n’a pas encore été examiné. Pour y parvenir, les différents groupes politiques de l’hémicycle doivent s’entendre pour le mettre à l’ordre du jour des semaines dites «transpartisanes» à l’Assemblée.

La prochaine séquence de ce type est prévue la semaine du 16 février, et les partisan·es du texte espèrent bien convaincre leurs collègues de son urgence. «Nous sommes à un moment politique où c’est particulièrement utile, défend la députée (LFI) Anne Stambach-Terrenoir, co-rédactrice de la proposition de loi. Ces projets ne sont pas encore installés, c’est maintenant qu’on peut agir. Et cela fait aussi écho à une lutte citoyenne, avec une mobilisation exceptionnelle qui montre qu’il y a un enjeu politique à s’en saisir.»

«Il faut vraiment se bagarrer pour que ces développements d’usines ne se fassent pas, martèle Jimmy Pahun, ancien skippeur et député (Les Démocrates) du Morbihan. Ces usines n’existent pas encore à l’étranger, ou alors c’est du saumon élevé en pleine mer. La France n’est pas faite pour ça.» Assis à ses côtés, le député-paysan (Les Écologistes) Benoît Biteau a demandé (avec d’autres élu·es écologistes) au préfet de Nouvelle-Aquitaine de solliciter l’«avis conforme» du Parc naturel marin de l’estuaire de la Gironde. Enfant du pays, il se battra jusqu’au bout pour que «l’hérésie» des usines à saumons ne voie jamais le jour. Ni ici, ni ailleurs.

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