Des chaises entassées pêle-mêle, des tables empilées les unes sur les autres et des banderoles aux fenêtres… Depuis 7 heures du matin, mardi 20 janvier, des étudiant·es d’AgroParisTech occupent les bâtiments C1 et C2 du campus de Palaiseau (Essonne) et paralysent l’école d’ingénieur·es agronomes. Sous la houlette du collectif «Agro en lutte», elles et ils avaient voté l’occupation la veille. Le but : marquer leur soutien aux mobilisations agricoles de mardi et mercredi, devant le Parlement européen à Strasbourg (Bas-Rhin), contre la signature du traité de libre-échange UE-Mercosur.
Reliés par une passerelle, les deux bâtiments concentrent d’habitude l’essentiel des cours de TD (travaux dirigés) de l’école. Ce mercredi, en fin de matinée, la plupart des classes et des couloirs sont vides : le gros de l’activité se situe au rez-de-chaussée, où une cinquantaine d’étudiant·es – qui ont passé·es la nuit sur place – discutent et organisent des assemblées générales. «On est dans une école d’agronomie. S’il y a bien un endroit où les questions agricoles devraient être reprises par le milieu étudiant, c’est ici, estime Léa (le prénom a été modifié), une étudiante en master. Si l’école est aussi inerte sur le sujet, alors que le monde agri bouge autant, c’est qu’il y a des choses à changer.»

Vipulan Puvaneswaran, figure des mouvements climats et étudiant au sein de l’école, résume les revendications des mobilisé·es : «On demande un changement de la composition du conseil d’administration, la fin des partenariats avec l’agro-industrie et une réforme du cursus pour qu’il soit dans une logique de rupture agroécologique.» Il insiste : «Tant qu’on n’aura pas d’avancées sur les revendications, on restera là.»
Les occupant·es dénoncent la participation d’une figure de la FNSEA (le syndicat agricole majoritaire, tenant d’une agriculture productiviste) au conseil d’administration et les liens de l’école avec des acteurs de l’agro-industrie. Lors du forum des entreprises d’AgroParisTech, en novembre 2024, des élèves avaient organisé des manifestations pour dénoncer la présence de TotalEnergies, L’Oréal, LVMH, Nestlé, Danone ou encore Veolia. Il y a quatre ans déjà, lors de la remise des diplômes de mai 2022, huit étudiant·es avaient pris la parole pour appeler l’école à refuser la présence d’entreprises qui participent à l’aggravation de la crise environnementale. La vidéo avait été visionnée plus d’un million de fois.
L’occupation comme moyen de négociations
À 11h30, devant le bâtiment, une enceinte crache la chanson Fashion Designa de la chanteuse Theodora. Les étudiant·es se regroupent au soleil. Après deux rencontres la veille, les négociations avec la direction sont au point mort. L’un des mobilisé·es fait le point sur la situation au mégaphone. «L’administration est d’accord pour reprendre les discussions si on stoppe le blocage», énonce-t-il. Les étudiant·es refusent. «L’occupation est importante car elle nous a permis d’avoir un rapport de force et de faciliter ces négociations qui normalement n’ont pas lieu», explique Alexis, 22 ans, rentré à AgroParisTech en septembre.

Pour lui, il faut rompre avec «ce modèle productiviste qui nous amène droit dans le mur». Le collectif pousse pour «un modèle agroécologique fort», tourné «vers de l’agriculture biologique ou de la conservation des sols», «plus durable, plus pérenne». Des propositions en lien avec la vision portée par la Confédération paysanne, syndicat défenseur d’une agriculture respectueuse de l’environnement. Son porte-parole national, Thomas Gibert, s’est d’ailleurs rendu sur le campus pour soutenir les occupant·es.
Comme beaucoup de ses camarades, Raphaëlle a dormi ici. Étudiante en master de sociologie en agroécologie, elle a le sentiment que le mouvement est suivi. «On sent qu’il y a un soutien, on était plus de 200 à suivre l’AG hier, il y a des gens qui restent dormir, des professeurs qui viennent…», énumère-t-elle. Elle souhaite que les enseignements prennent davantage en compte la problématique environnementale. «L’administration est hyper campée sur ses positions», juge-t-elle.
«Une partie de leurs revendications ne sont pas fondées»
Contacté par Vert, le directeur général d’AgroParisTech, Laurent Buisson, regrette que «quelques dizaines d’étudiants dont on parle, sans doute moins d’une cinquantaine, bloquent l’enseignement qui pourrait bénéficier à environ 2 000 de leurs camarades».
Au sujet des partenariats entre l’école et les acteurs de l’agro-industrie, il explique que «l’objectif est de présenter la diversité des situations dans lesquelles peuvent se retrouver nos diplômés à la sortie de l’école ou un peu plus tard dans leur carrière». Il se dit prêt à donner «davantage d’explications sur la place réelle, à mon avis largement fantasmée, qu’occuperaient un certain nombre d’entreprises dans le fonctionnement de l’école».
Il assure aussi que l’école est engagée sur le plan de la transition agroécologique et que la formation est retravaillée depuis 2023, notamment «car on s’est rendu compte qu’on devait faire mieux dans la prise en compte des transitions».
«Je pense qu’une partie de leurs revendications ne sont pas fondées, tout simplement parce qu’il y a des choses qui sont déjà faites et d’autres qu’on peut faire sans doute mieux ensemble», estime encore le directeur général. Il indique avoir fait des propositions aux étudiant·es en leur demandant de cesser l’occupation. Toujours insuffisantes, à leurs yeux. Les étudiant·es révolté·es bloquaient toujours le campus ce jeudi matin.
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