Le soleil brille, ce mardi 3 mars, sur la montagne de Lure. Mais, loin de la quiétude apparente, ce relief des monts de Vaucluse, qui s’étire sur 42 kilomètres dans les Alpes-de-Haute-Provence, est au cœur d’une lutte acharnée.
Ce coin du sud-est de la France est en effet disputé par une dizaine de producteurs d’énergie – dont des multinationales – qui veulent y implanter des centrales photovoltaïques, et des opposant·es à ces projets, dont les médiatiques «gardiennes de Lure», une dizaine de femmes de 60 à 75 ans réunies pour la plupart dans le collectif citoyen «Elzeard, Lure en résistance».

Aidées dans leur combat par le juriste et écologue Pierrot Pantel, elles s’opposent «strictement aux projets photovoltaïques menés sur la montagne de Lure», une trentaine, selon les estimations du collectif. «C’est un massacre pour la biodiversité», déplore Sylvie Bitterlin, militante cofondatrice du collectif.
Des tribunaux aux manifestations, de pétition en concert de soutien : les passes d’armes se succèdent depuis sept ans, concentrées notamment autour du parc solaire de Cruis, mis en service en 2024 par Boralex, une entreprise spécialisée dans le développement de sites de production d’énergie renouvelable. Un parc pour lequel le collectif Elzeard a obtenu l’annulation de la dérogation espèces protégées par la cour administrative d’appel de Marseille en 2024 (notre article).
Sauf que l’équation sur la montagne de Lure est plus compliquée qu’elle n’y paraît. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, deux visions de l’écologie s’affrontent en réalité : celles et ceux qui refusent les parcs solaires au nom de la protection de la biodiversité, et les autres qui les promeuvent afin de participer à la transition énergétique de la France.
«Cette énergie a un potentiel considérable»
«Le solaire est absolument indispensable au scénario de transition», rappelle d’ailleurs Marc Jedliczka, porte-parole de l’association Négawatt, engagée pour une transition énergétique réaliste et soutenable. En 2024, la filière solaire a fourni 5,7% de la consommation électrique de la France, selon les données d’Enedis. «C’est très important ; il y a dix ans, il n’y avait rien», rappelle Daniel Lincot, spécialiste de l’énergie solaire et professeur au Collège de France.

La production d’énergie solaire est passée de 7,4 térawattheures (TWh) en 2015 à 32,9 TWh en 2025, selon RTE. «Cette énergie a un potentiel considérable, et est amenée à devenir, couplée avec l’éolien, la première énergie au niveau mondial d’ici quelques années», poursuit Daniel Lincot. L’énergie photovoltaïque représentait 5,4% de la production électrique dans le monde en 2023, selon l’Agence internationale de l’énergie.
La France prévoit d’ailleurs de «multiplier par trois la puissance installée [de panneaux photovoltaïques] d’ici 2035», selon les objectifs de la dernière programmation pluriannuelle de l’énergie. Un préalable pour assurer les objectifs de neutralité carbone du pays : la France, qui consommait en 2023 60% d’énergie fossile selon le ministère de l’économie, envisage de n’en consommer plus que 40% en 2030, et d’atteindre la neutralité carbone en 2050. La guerre au Moyen-Orient a aussi rappelé les enjeux autour de la souveraineté énergétique du pays (notre article).
Une montagne convoitée pour son potentiel solaire
Dès lors, la montagne de Lure apparaît comme un territoire stratégiquement important, notamment grâce à son ensoleillement. «Cette montagne est formidablement bien exposée», reconnaît Michel Jacob, administrateur de France nature environnement (FNE) dans les Alpes-de-Haute-Provence. Le département est l’un des plus ensoleillés de France, avec 2 672 heures d’ensoleillement en 2025, selon Météo-France.
Parmi les entreprises portant ou ayant porté des projets de parcs photovoltaïques sur la montagne de Lure, trois se distinguent par leur ampleur : Boralex, Engie Green et Sonedix. Si aucune d’entre elles n’a souhaité répondre aux questions de Vert, toutes mettent en avant sur leur site internet les gains énergétiques de leurs installations. À Cruis, le parc de 29 512 panneaux solaires, en activité, permettrait d’alimenter «environ 11 200 habitants» en électricité, selon Boralex.
Sur le plateau voisin de Lavensol, l’extension de la centrale solaire des Mées par Engie Green permet de produire l’équivalent de la consommation électrique annuelle de 6 000 habitant·es, selon la filiale du groupe Engie.
«On a besoin d’une quantité d’énergie importante pour l’électrification du transport et des procédés industriels, et donc de mixer les différentes énergies, même si le photovoltaïque peut aussi avoir de mauvais côtés», rappelle Cyril Voyant, directeur de recherches à l’École nationale supérieure des mines de Paris. La fabrication des panneaux solaires, majoritairement produits en Chine, est régulièrement pointée du doigt.
«Ces installations sont aussi des sources de revenus pour les communes rurales»
D’ici 2050, la consommation électrique devrait fortement augmenter en France, portée notamment par l’électrification des secteurs industriels et l’arrivée d’énergivores data centers, comme dans la zone industrielle de Fos-Berre, près de Marseille (notre article).
Malgré cela, Sylvie Bitterlin, du collectif Elzeard, estime que les Alpes-de-Haute-Provence sont «envahies de projets solaires photovoltaïques». En 2025, la région Provence-Alpes Côte d’Azur était la quatrième de France en termes de puissance photovoltaïque installée, derrière la Nouvelle-Aquitaine, l’Occitanie et l’Auvergne-Rhône-Alpes, d’après l’association France renouvelables.
«Ces installations sont aussi des sources de revenus pour les communes rurales», note Marc Jedliczka, de Négawatt. Sur son site internet, Engie Green rappelle qu’aux Mées, la commune et la communauté de communes percevront «près de 100 000 euros de recettes fiscales» chaque année.
Le collectif Elzeard dénonce les projets de ces entreprises, «des financiers qui cherchent à se faire du fric en enrobant cela dans la transition énergétique, juge Pierrot Pantel. Soyons honnêtes sur les objectifs qui sont les leurs : ils ne cherchent pas à faire le bien et sacrifient la biodiversité.»
Salamandres, couleuvres et circaètes
Car cette montagne est aussi le symbole d’une nature à protéger. Le collectif Elzeard dénombre plus «de 1 000 hectares de zones naturelles risquant d’être détruites par la trentaine de projets de centrales solaires dans le secteur». Une partie l’est déjà, notamment à Cruis, lieu principal des tensions.
«Ce combat, c’est le pot de terre contre le pot de fer, c’est la guerre»
«Les industriels n’en ont rien à faire de cette montagne, c’est une souffrance de la voir comme ça», s’alarme Sylvie Bitterlin, autrice d’un ouvrage racontant le combat des «gardiennes de Lure». Sur le site internet du collectif, pour chaque projet de centrale solaire, les espèces d’animaux menacées sont énumérées : circaète Jean-le-Blanc (un rapace méditerranéen), salamandre tachetée, couleuvre d’Esculape…
«Ce combat, c’est le pot de terre contre le pot de fer, c’est la guerre», annonce Sylvie Bitterlin, évoquant «un massacre brutal des sols». «Nous réclamons le démantèlement de la centrale de Cruis, mais des dégâts sont déjà faits ici.»

Interrogé sur la situation de la montagne de Lure, le chimiste Daniel Lincot comprend le combat du collectif et trouve «légitime de s’inquiéter des conséquences sur la biodiversité». «Des gens qui mettent des centrales attachées les unes aux autres sans se soucier de la biodiversité, oui, il faut se battre contre ça, abonde-t-il. Mais c’est aussi une révolution de produire de l’énergie grâce au soleil ! À Lure, on a besoin d’un peu de bon sens, mais il ne faut pas non plus dire qu’on n’a pas le droit d’abattre un arbre.»
«Il y a surtout besoin de transparence»
Dès lors, les deux visions de l’écologie qui s’affrontent dans les Alpes-de-Haute-Provence sont-elles vraiment irréconciliables ? Non, selon Daniel Lincot, il y a même «compatibilité». «Nous devons traiter l’énergie solaire comme quelque chose dont nous avons besoin, comme une énergie culture, défend-il. Je pense qu’on peut faire les choses de façon intelligente, en contact avec les gens. Lure, c’est l’exemple même du manque de dialogue.»
France nature environnement tente justement de proposer une troisième voie. «Il ne faut pas être contre par principe, souffle Michel Jacob, administrateur de la fédération départementale. On a besoin d’électricité supplémentaire et décarbonée, donc on ne peut pas être contre les énergies renouvelables. En revanche, on a besoin d’avoir moins de projets de centrales solaires sur la montagne de Lure. On peut installer des panneaux à certains endroits, sur des sols peut-être moins riches. Nous, on essaie de faire évoluer les projets.»
La clé, selon ces différents acteurs, serait donc le dialogue. «Il faut aussi se mettre à la place des gens, réagit le chercheur Cyril Voyant. Sur ce type de projet, il y a un vrai besoin de transparence : expliquer pourquoi on les fait, assumer les nuisances, et surtout éviter une ruée au sud de Lyon, avec des projets concentrés au même endroit.»
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