À une quinzaine de kilomètres de Nîmes (Gard), François Collard observe ses vignes s’étirer à l’horizon, au sud de la vallée du Rhône, ce samedi 13 décembre. Son domaine familial, le château Mourgues du Grès, un mas (maison ou ferme rurale en Provence) du XVIᵉ siècle niché au cœur de la Terre d’Argence, accueille chaque année 5 000 visiteur·ices. Toutes et tous viennent découvrir ce petit coin de Provence devenu, au fil des décennies, un haut lieu de l’agrotourisme dans le sud-est de la France.

Mais cette terre caillouteuse, à l’extrémité de la zone viticole des Costières de Nîmes (un vin à l’appellation d’origine contrôlée), se retrouve au cœur d’un bras de fer : Réseau de transport d’électricité (RTE) prévoit d’y installer une ligne aérienne de 400 000 volts, avec des pylônes pouvant atteindre 80 mètres de haut — soit la hauteur d’un immeuble d’environ vingt étages. Elle traversera 65 kilomètres de terres, passant notamment par la Camargue et la plaine de Crau, deux zones reconnues pour leur foisonnante biodiversité.
D’ici 2029, l’installation électrique doit alimenter Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), la deuxième zone industrielle la plus polluante de France, depuis Jonquières-Saint-Vincent (Gard). Objectif affiché par RTE : «sortir des énergies fossiles» et surtout réindustrialiser cette zone portuaire, confrontée à des besoins électriques croissants. Trente-quatre projets industriels devraient en bénéficier, dont d’énergivores data centers.
Cette ligne est l’un des projets phares de la stratégie de réindustrialisation verte du président Emmanuel Macron. Une vision présentée en 2023 comme une «reconquête industrielle pour préparer la France de demain», notamment autour du port de Fos-sur-Mer.
Mais cette ligne cristallise les oppositions. Depuis 2024, un rassemblement inédit — de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) à la Fédération nationale des syndicats agricoles (FNSEA) — s’y oppose avec vigueur, selon le collectif THT 13/30, qui regroupe une centaine de structures locales. Toutes et tous dénoncent «une grave atteinte à la protection de la nature», considérant le projet comme l’héritier d’une vision «datant des années 70». Fin novembre, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) d’Occitanie a mis en avant les «risques significatifs» de cette ligne pour plusieurs espèces d’oiseaux protégés dans le parc naturel de Camargue.
Pas de quoi stopper le projet pour autant. Dans un rapport publié le 18 décembre 2025, à l’issue du débat public sur le projet « Fos-Berre-Provence », l’État a demandé à RTE «de poursuivre les travaux nécessaires au renforcement du réseau électrique», tout en précisant que «les enjeux environnementaux seront considérés comme des enjeux de premier ordre». Nos demandes d’entretien auprès de Jacques Witkowski, préfet de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, sont pour l’heure restées sans réponse.
«C’est un arrêt de mort»
Si ce projet est présenté comme «d’intérêt général» par RTE, qui n’a pour l’heure pas répondu à nos questions, ses conséquences — notamment sur le paysage — sont jugées majeures par le collectif THT 13/30.
«Ils vont détruire toute la stratégie d’agrotourisme que nous avons développée ici, en méprisant totalement les questions environnementales», s’insurge François Collard. Dans le secteur, plusieurs activités touristiques ont en effet émergé autour du vin, des huiles essentielles et d’une promesse de retour à la nature.

«C’est notre devoir de défendre notre sol et nos paysages. On va sacrifier notre territoire avec cette ligne à très haute tension, peste le vigneron, en pointant du doigt le futur tracé, qui passera à proximité immédiate de ses vignes. C’est simple, les pylônes feront la même taille que le plateau qui surplombe le domaine. C’est une balafre au paysage.»
À moins d’un kilomètre de là, David Ausset ne cache pas son inquiétude, en observant les arbres du jardin de son domaine hôtelier des Clos. «Je les ai tous plantés, raconte-t-il, et la ligne va passer juste à côté. Pour moi, c’est un arrêt de mort. Qui va vouloir venir passer des vacances avec une ligne à très haute tension au-dessus de la tête ?»
Adhérent de la communauté d’hôteliers Teritoria du chef cuisinier Alain Ducasse, il craint une exclusion à venir de ce réseau à cause de la ligne. «Pourquoi voudraient-ils que je reste avec cette verrue ?, s’interroge-t-il. Nos emplois valent autant que ceux de Fos-sur-Mer.» La réindustrialisation de la zone Fos-Berre pourrait en effet permettre de créer 60 000 emplois, selon les chiffres de la démarche Provence Fabrique des possibles, qui réunit une centaine d’entrepreneur·ses et d’organisations industrielles du territoire.
«On se doit de transmettre cette terre à nos enfants telle qu’on l’a reçue de nos parents. C’est notre héritage commun», insiste François Collard. «À la place, on ne va leur laisser que de la merde», renchérit David Ausset.

«Le vrai problème, c’est que la question du paysage est totalement absente de la réflexion de l’État et de RTE. C’est un débat de cour d’école, on nous piétine et on nous insulte», tranche un membre du collectif. Dans son rapport à l’issue du débat public, l’État reconnaît d’ailleurs que ces problématiques ont été peu soulevées par l’expert indépendant mandaté pour étudier les alternatives au projet porté par RTE, celles-ci «n’entrant pas dans le champ de compétence de l’expert».
«Un sanctuaire de la nature sacrifié»
À trente kilomètres de là, aux portes d’Arles, au cœur de la plaine de Crau, Jean-Laurent Lucchesi a les yeux rivés sur une nuée de grues, de grands oiseaux migrateurs. Ce biologiste est l’un des porte-paroles du collectif THT 13/30.
«Vous voyez, le futur tracé de la ligne aérienne, c’est exactement la zone de passage des oiseaux», se lamente-t-il en nous tendant ses jumelles. Chaque année, des milliers d’oiseaux migrateurs, notamment des grues et des flamants roses, transitent par cet espace naturel, qualifié de «bijou de biodiversité» par Jean-Laurent Lucchesi.
«Cet espace est reconnu comme une halte migratoire. À 60 ou 80 mètres de haut, les pylônes seront exactement à la hauteur de vol des oiseaux. Cela risque d’entraîner une mortalité massive d’individus.»

De l’autre côté du Rhône, en plein cœur du parc naturel régional de Camargue, plus grande zone humide de France, la ligne coupera en deux le passage naturel de certains oiseaux pour se nourrir. «C’est simple, certaines espèces risquent l’extinction», s’insurge Laurent Tatin, biologiste de la conservation. La Dreal d’Occitanie, dans une note ayant fuité dans la presse en novembre, évoquait notamment des risques significatifs pour l’aigle de Bonelli ou encore le ganga cata, un oiseau sauvage sédentaire, dont les seuls derniers effectifs français vivent dans la plaine de Crau, selon la Ligue de protection des oiseaux.
Pour compenser la mortalité annoncée de certains volatiles à cause de la ligne aérienne, RTE aurait évoqué, selon le collectif THT 13/30, la possibilité d’importer des spécimens d’autres pays. «Vous rendez-vous compte du cynisme ?, s’indigne Laurent Tatin. Ce projet va sacrifier un sanctuaire naturel pour au moins 100 ans.»
Feux verts à l’industrie
Pourtant, une autre solution existe selon le collectif : une ligne enterrée de 200 000 volts, le long du Rhône, et la relance de la ligne Midi-Provence en Méditerranée, un temps envisagée par RTE. Une alternative jugée pertinente sur le plan technique par Marc Petit, ingénieur à CentraleSupélec. «Nous ne sommes pas opposés à la décarbonation de Fos-sur-Mer, rappelle Jean-Laurent Lucchesi. C’est la manière de mener ce projet qui nous dérange.»
Mais cette proposition est jugée irréalisable tant par l’État que par RTE. «Elle entraînerait des coûts et des délais nettement plus importants et incertains (que le projet de RTE), qui ne lui permettraient pas de répondre au besoin estimé de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur dans des délais cohérents, notamment avec ceux des projets industriels», affirme l’État dans son rapport à l’issue du débat public.

Les feux sont donc au vert pour le projet porté par RTE, notamment pour des raisons économiques et industrielles. Le rapport de l’État, qui le confirme, était originellement attendu le 13 décembre. Il n’a été publié que cinq jours plus tard, le 18.
Selon nos informations, apprises de sources concordantes, des pressions d’acteurs économiques auraient notamment été exercées afin de confirmer le projet de RTE.
Contactée, la préfecture de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur nous a assuré que le préfet, Jacques Witkowski, souhaitait «prendre le temps de découvrir le dossier», ayant pris ses fonctions le 1er décembre. Son prédécesseur, Georges-François Leclerc, à l’initiative du débat public, a été nommé directeur de cabinet d’Emmanuel Macron.
Pour le collectif THT 13/30, la décision de l’État est loin de sonner le glas. «Pour le moment, nous allons rester dans le dialogue, c’est ce qui nous permet d’être respectés. Nous allons nous en remettre à la justice», affirme Jean-Laurent Lucchesi.
Et en cas d’échec ? «Il faudra peut-être laisser la place à une autre forme de militantisme et transformer notre territoire en zone à défendre (ZAD). À défaut de faire un beau projet comme à Notre-Dame de Paris, ils auront peut-être Notre-Dame-des-Landes [où une ZAD avait été montée dans les années 2010 contre le projet d’aéroport du Grand Ouest, près de Nantes, NDLR]», prévient-il. La tension n’est pas près de retomber.