
À Paris, alors que la manifestation lycéenne défile de la place de la République à celle de la Nation, un rassemblement plus confidentiel se tient devant le parvis de l’hôtel de Ville, ce mardi 6 octobre. À l’appel du collectif 3R, de l’Association contre l’incinération des déchets à Vitry-sur-Seine (Acid-Vitry), d’Affamons l’incinérateur de Créteil (Alic) et des Soulèvements de la Terre, une centaine de personnes se sont donné rendez-vous pour manifester leur opposition au projet «Thermo-sur-Seine».
Annoncé par la Ville de Paris à la fin de l’année dernière dans le cadre du renouvellement de la concession de son réseau de chaleur, Thermo-sur-Seine vise à décarboner le réseau de chaleur urbain de la capitale. Le projet prévoit la construction d’un méga-incinérateur de déchets dans le quartier des Ardoines, à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), là où fonctionnait jusqu’en 2015 une ancienne centrale thermique du géant de l’électricité EDF.
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L’incinérateur pompera l’eau de la Seine, qui sera ensuite chauffée grâce à l’incinération de 450 000 tonnes de «bois B» (c’est-à-dire faiblement traité) et de combustibles solides de récupération (CSR), acheminés dans un rayon de 300 kilomètres. Selon la municipalité, interrogée par Vert, l’incinérateur doit «permettre de faire passer la part du gaz dans le mix [énergétique de la Ville de Paris, NDLR] de 50% à 22%».
Un projet titanesque, évalué à 1,2 milliard d’euros par la Commission nationale du débat public (CNDP), qui devrait permettre à Paris de faire un pas de géant vers son objectif de neutralité carbone d’ici 2050. Mené par Dalkia, filiale d’EDF à laquelle la concession de service public a été attribuée, «Thermo-sur-Seine» vise également à «renforcer la souveraineté énergétique» et à «mieux protéger le pouvoir d’achat des usagers», ajoute la Ville. Le coût de l’énergie produite est ainsi estimé à 5 euros par mégawattheure (MWh), contre 59 euros/MWh pour le gaz.
Des risques sanitaires et environnementaux
Avec ses plus de 500 kilomètres de canalisation, le réseau de chaleur urbain grand-parisien alimente à ce jour près d’un million d’habitant·es – dont 200 000 hors de Paris. Mais ces arguments avancés par la Ville peinent à convaincre les opposant·es au projet qui, de plus en plus nombreuses et nombreux, fustigent d’une même voix «le mirage de la décarbonation».
Sur le parvis de l’hôtel de Ville, Michel et Albert (ils n’ont pas souhaité donner leur nom complet) portent fièrement leur t-shirt floqué «Cancer colère», du nom du collectif de malades qui entend «politiser le cancer et attaquer ses causes structurelles». L’un comme l’autre ne cachent pas leur inquiétude face aux risques sanitaires que pourrait causer le futur incinérateur, alors que le quartier des Ardoines, étiqueté «opération d’intérêt national», doit accueillir 8 000 logements, des crèches et des écoles. Des inquiétudes largement partagées par Mathilde Rousseau, coprésidente du collectif 3R et habitante d’Ivry-sur-Seine où se trouve actuellement le plus grand incinérateur d’Europe.

«À Ivry-sur-Seine, on a réussi à prouver la pollution engendrée par l’incinérateur, entame la mère de famille et militante, en référence aux études révélant la présence de PFAS, des polluants «éternels» dans les filtres d’aération d’écoles à côté de l’incinérateur. Cela devrait nous éclairer sur le fait qu’il ne faut pas incinérer de déchets, et encore moins en zone urbaine dense, car les conséquences sanitaires sont calamiteuses», tempête-t-elle. Le Val-de-Marne compte à lui seul trois incinérateurs (à Créteil, Rungis et Ivry-sur-Seine). Généralement présentés comme une solution verte de traitement des déchets, les incinérateurs sont pourtant régulièrement pointés du doigt pour leurs émissions de substances toxiques, accusées d’entraîner des cancers, des malformations génitales ou encore des troubles endocriniens. «Oui, on est inquiets pour notre santé, sachant qu’on parle de 500 000 personnes dans un rayon de 4 kilomètres», dit-elle.
Un projet «totalement archaïque»
Entourée de pancartes sur lesquelles on peut lire «Un incinérateur ça pollue, la pollution ça tue» ou «Emmanuel [Grégoire, le maire de Paris, NDLR], en 2040, à +50°C, ton usine, on en fait quoi ?», Myriam Goujjane, coprésidente d’Acid-Vitry, fustige un projet «totalement archaïque», à contre-courant des politiques de réduction des déchets. «Les déchets, il faut d’abord les réduire à la source, les réutiliser, les recycler et, seulement à la toute fin, on peut réfléchir à leur traitement, continue Mathilde Rousseau. Or aujourd’hui, l’argent continue d’être fléché vers des solutions de traitement des déchets ! Je m’arrache les cheveux quand j’entends des écolos dire que brûler des déchets plastiques pour se chauffer, c’est un modèle de verdissement. C’est vraiment ça, la solution du futur ?»
La colère est d’autant plus forte que ce méga-incinérateur doit voir le jour dans une banlieue populaire de la capitale, et non à l’intérieur de Paris. Une localisation qui, pour les opposant·es, ne passe pas. «Pourquoi est-ce que ce sont toujours les mêmes populations qui sont visées ?, lance Thomas Dessalles, inspecteur du travail et président de l’Alic, devant la centaine de personnes réunie. Il y en a marre de ce mépris de classe !», poursuit-il. Il est bientôt rejoint par Bilel Moumni, maire adjoint (sans étiquette) à Ris-Orangis (Essonne) : «Nous refusons que les habitants de la périphérie soient la variable d’ajustement de la transition parisienne», assène l’élu.
Sur place, beaucoup disent refuser que Vitry-sur-Seine se transforme en «poubelle» de Paris. Auprès de Vert, Mathilde Rousseau fait mention d’une étude étasunienne selon laquelle, aux États-Unis, la majorité des incinérateurs se situent dans des zones dans lesquelles vivent des communautés aux faibles revenus ou immigrées : «Ici, c’est la même logique.»
Une «contradiction monumentale» chez les écolos
«Paris est la seule ville de France qui peut se permettre de mettre une usine d’incinération chez une de ses voisines», abonde de son côté Sylvain Raifaud. Président du groupe écologiste du Grand Paris, il est l’un des seuls élus parmi ses camarades à s’opposer ouvertement à «Thermo-sur-Seine», porté par la majorité socialiste et verte. «Ma position ce soir, est certainement la plus inconfortable, avance-t-il, mais il faut que nous osions engager le rapport de force avec des industriels qui nous refourguent des tonnes de plastiques.»
Sa prise de parole fait suite à celles, largement applaudies, de Sophia Chikirou et Christophe Prudhomme, élu·es La France insoumise à la Ville de Paris. «Pour les Écolos, il y a une contradiction monumentale entre ce qu’ils défendent d’un point de vue politique et ce qu’ils votent au Conseil de Paris, lâche, dans la foule, un opposant au projet qui a préféré rester anonyme. Ils vont finir par devoir s’expliquer, y compris Marine Tondelier [la secrétaire nationale du parti Les Écologistes, NDLR].»

Face aux critiques récurrentes quant au caractère «anti-démocratique» du projet – ni la mairie de Vitry-sur-Seine, ni le département du Val-de-Marne, ni l’intercommunalité n’ont donné leur accord –, la Ville de Paris tient à rappeler que le projet «fait actuellement l’objet d’une concertation préalable». Organisée sous l’égide de la CNDP et prévue jusqu’au 1er novembre, cette dernière doit permettre de débattre de l’intérêt du méga-incinérateur et de «recueillir les observations du public», insiste la Ville. Les opposant·es restent prudent·es, voire sceptiques. «On n’attend pas grand-chose de la concertation, dit Myriam Goujjane. On sait que ces concertations sont des procédures réglementaires qui ne sont pas de nature à inverser le cours des choses.» Elle est rejointe par Mathilde Rousseau : «Les échanges se font sans chercheurs, scientifiques ou médecins. Ce ne sont pas des conditions adéquates pour débattre», estime-t-elle. Beaucoup disent ne rien attendre non plus de la votation citoyenne organisée par la Ville de Vitry-sur-Seine en décembre.
Continuer à se mobiliser
«Ce qui peut faire la différence, par contre, c’est la mobilisation citoyenne», assurent à l’unisson Myriam Goujjane et Thomas Dessalles. Lancée par le collectif 3R, Acid-Vitry, Alic et les Soulèvements de la terre, la pétition contre le projet d’incinérateur réunit à ce jour près de 5 000 signatures, quand celle du Département en comptabilise plus de 18 000.
«On continue aussi d’informer, insiste Mathilde Rousseau, parce qu’on nous fait croire que c’est un sujet hyper technique, mais on refuse cette technicisation du débat ! On n’est pas obligé d’être ingénieur en usine d’incinération pour comprendre que cette usine va polluer et que cette pollution, on n’en veut pas». Avec les autres associations, elle réfléchit à des alternatives viables, à commencer par la rénovation des bâtiments pour réduire les besoins énergétiques de Paris.
Contactés, le département du Val-de-Marne, la Ville de Vitry-sur-Seine et Dalkia n’ont pas répondu à nos sollicitations.










