Ludivine Bantigny, historienne des mouvements sociaux : «La casse comme forme d’action contestataire n’est pas nouvelle»

Casser à la trappe.
Alors que les images de pillages inondent les médias depuis le 17 octobre, l’historienne Ludivine Bantigny replace ces événements dans l’histoire des mouvements sociaux français. De Mai 68 aux Gilets jaunes, elle analyse les ressorts de la violence contestataire, son rôle dans les mobilisations et le regard à géométrie variable que lui porte la société.
Paris, le 13 octobre 2026. Les revendications lycéennes semblent être passées à la trappe. © Dario Nadal/Vert

Après la mobilisation du 17 octobre, les images de pillages et de destructions matérielles ont tourné en boucle à la télévision, éclipsant les revendications lycéennes. La réponse gouvernementale s’est voulue sécuritaire, avec des centaines de personnes interpellées et des couvre-feux ciblés dans plusieurs villes : Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux et Nice. 

Une situation qui rappelle certaines mobilisations emblématiques, retrace l’historienne spécialiste des mouvements sociaux et des révolutions, Ludivine Bantigny. Dans cet entretien à Vert, elle revient sur l’utilisation de la violence comme outil de contestation et de revendication.

Cette révolte étudiante et sociale s’inscrit-elle dans la lignée des mouvements sociaux historiques en France ?

De nombreuses pancartes revendiquent l’héritage de Mai 68, avec une génération qui écrit : «On te remet 68». Les points de comparaison entre les deux mouvements sont nombreux. En 1968, la mobilisation avait aussi commencé par une jeunesse scolarisée qui voulait étudier autrement, qui revendiquait des conditions non seulement matérielles mais également plus de dignité.

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Puis il y avait eu une répression policière. Des jeunes matraqués par la police et que l’on avait vus ensuite à la Une de certains magazines, le visage maculé de sang. Après ça, une solidarité s’était manifestée avec le monde du travail. Des organisations syndicales avaient appelé à une grève générale de 24 heures.

Ludivine Bantigny est historienne et maîtresse de conférences à l’université Rouen Normandie. © Hervé Thouroude

On peut aussi souligner la similarité de certaines revendications actuelles avec le mouvement lycéen et étudiant de 1986 contre la loi Devaquet, qui prévoyait notamment d’instaurer une sélection à l’entrée des universités. Avec, à ce moment-là aussi, l’idée de lutter contre les inégalités. Ou encore avec celui de 2006 contre le contrat de première embauche (CPE), qui avait aussi commencé dans la jeunesse scolarisée pour s’étendre au monde salarié.

Dans toutes ces grandes mobilisations, les étudiants et étudiantes ont revendiqué l’auto-organisation, avec la volonté de ne pas se laisser déposséder du mouvement. C’est quelque chose que je relève beaucoup en ce moment, face au discours de certains médias et politiques qui vise à dire qu’il y aurait une manipulation, que les jeunes seraient complètement instrumentalisés. C’est très grave, parce que c’est une infantilisation, une sorte de mépris à l’égard de cette jeunesse. Comme si elle était incapable d’autonomie, d’intelligence et de liberté de penser.

Quelle place prennent la violence et les dégradations matérielles dans l’histoire des mouvements contestataires ?

Les grandes grèves générales avec occupation, comme celles de 1936 ou 1968, n’étaient pas forcément accompagnées de dégradations matérielles. C’était plutôt l’inverse d’ailleurs, avec la volonté d’occuper les lieux de travail en faisant attention à ne rien abîmer, à bien préserver les machines.

Mais la casse comme forme d’action contestataire n’est pas nouvelle. On l’a beaucoup vu pendant le mouvement des Gilets jaunes. Globalement, elle apparait à chaque moment de révolte urbaine : en 2005, après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, décédés dans un transformateur électrique en essayant d’échapper à la police [à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, NDLR] ; ou lors de la mort de Nahel Merzouk à Nanterre [dans les Hauts-de-Seine].

«Il y a deux poids, deux mesures dans le regard que l’on porte aux violences.»

Il est même possible de remonter bien plus loin. En 1947 et 1948, de grandes grèves ouvrières avaient éclaté chez les mineurs, les métallurgistes… Eux aussi utilisaient des moyens de dégradation matérielle et la confrontation avec les forces de l’ordre. À cette époque était même apparu le slogan «CRS SS». On venait juste de sortir de la guerre et les grévistes avaient l’impression que la répression gouvernementale dont ils faisaient l’objet était similaire à celle des SS qui venaient d’occuper le pays.

Dès la fin du 19ème siècle, on parlait des briseurs de réverbères et de vitrines. Rien de ce que l’on voit aujourd’hui en termes de violence urbaine n’est totalement nouveau. La particularité, c’est que ces actes sont concentrés autour de jeunes issus surtout des quartiers populaires, qui souffrent de discrimination et considèrent qu’il y a une violence sociale, à laquelle ils répondent par une autre forme de brutalité.

L’usage de la violence a-t-il un impact sur la réussite des mobilisations ?

C’est toujours à double tranchant. En 1968, pendant la nuit du 10 au 11 mai, les étudiants et étudiantes ont décidé d’exclure les forces de l’ordre du Quartier latin, à Paris, avec l’érection de barricades. La répression qui s’en est suivie a engendré une mobilisation encore plus vaste, la grève généralisée, et finalement les occupations.

«Certains sont choqués par les magasins dévalisés, d’autres affirment que la vraie violence est ailleurs.»

Si le mouvement des Gilets jaunes a remporté un certain nombre d’acquis, notamment concernant la taxe instaurée sur les carburants, c’est aussi parce qu’il y avait un engagement extrême, qui pouvait passer par des attaques de magasins et des formes de résistance physique aux forces de l’ordre.

Un autre exemple, c’est celui des suffragettes britanniques. Après plusieurs années de mobilisation pacifique, certaines avaient voulu passer à la vitesse supérieure et s’étaient attaquées au mobilier urbain en incendiant des monuments. Cela leur avait permis de conquérir l’égalité entre les femmes et les hommes sur le plan des droits civiques.

Comment évolue, aux yeux de l’opinion publique, la légitimité de l’usage de la violence au sein des mouvements sociaux ?

Il y a deux poids, deux mesures dans le regard que l’on porte aux violences. Il suffit de comparer le mouvement lycéen et les actions de certains grévistes, lors de fermetures d’usines, ou même de certains agriculteurs. Ils brûlent des pneus, saccagent des bâtiments publics ou s’en prennent physiquement à des personnes. Cela a été le cas en 2015, lorsque des salariés d’Air France avaient arraché les chemises de deux cadres lors d’une manifestation à l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, contre un projet de restructuration qui menaçait plusieurs milliers d’emplois. Ces prises à partie et actions directes divisent l’opinion, mais une partie les comprend.

«C’est révoltant aux yeux de certains que l’on puisse être à ce point scandalisé par les violences matérielles, et pas sociales.»

L’opinion publique n’est jamais unanime et, surtout, elle est en partie construite, notamment par les grands médias. Aujourd’hui, sur les réseaux sociaux, le débat est très divisé. Certains sont choqués par les magasins dévalisés, d’autres affirment que la vraie violence est ailleurs. Elle se trouve parmi les gens qui meurent dans la rue à cause de la pauvreté ; dans le fait que certains sont amenés à fouiller dans les poubelles, y compris des personnes qui ne sont pas sans abri mais qui n’arrivent plus à finir leur mois ; dans les féminicides et les violences sexistes et sexuelles, face auxquelles le pouvoir ne réagit pas avec la fermeté que beaucoup désirent ; dans la répression policière, qui fait que des personnes sont mutilées à vie.

C’est révoltant aux yeux de certains que l’on puisse être à ce point scandalisé par les violences matérielles, et pas sociales. D’autres encore estiment que l’on a plus entendu parler des vitrines brisées dans Paris ou à Marseille que de Gaza sous les bombes.

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