
En cette fin septembre, un Zodiac file sur la mer et s’arrête près de l’îlot des Evens, à environ trois kilomètres de la commune du Pouliguen, en Loire-Atlantique. Dans l’embarcation, Jean-Claude Ménard coupe le moteur et pointe du doigt : «Les laminaires sont juste là, à quelques mètres.» Ces grandes algues en forme de longs rubans bruns se trouvent souvent en bord de mer. Et si le conducteur du Zodiac connaît précisément leur localisation, c’est qu’il les a lui-même réintroduites à cet endroit.
Jean-Claude Ménard est le cofondateur de l’association Estuaires Loire Vilaine (ELV). Celle-ci mène un projet de restauration écologique qui vise à réintroduire des laminaires afin, à terme, de former une forêt sous-marine. Un programme en partenariat avec la station biologique de Roscoff (Finistère), un centre de recherche et de formation en biologie marine affilié au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et à l’université de la Sorbonne, à Paris.
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Les forêts de laminaires couvrent environ 25% de la côte mondiale. Leur importance au matière de biodiversité est cruciale : «Elles vont constituer une forêt sous-marine qui a un rôle essentiel dans les zones côtières, puisqu’elle sert d’habitat pour plus de mille espèces animales : poissons, mollusques ou crustacés», décrit Philippe Potin, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de la biologie marine et des algues, qui a suivi le projet à la station biologique de Roscoff. Il poursuit : «Elles font partie des écosystèmes les plus diversifiés de la planète.»
Elles ont aussi le pouvoir de capturer le carbone : «C’est assez considérable. Des collègues allemands ont évalué que la quantité de carbone stockée durablement par les algues au niveau mondial équivaut aux émissions de gaz à effet de serre de l’Allemagne», ajoute le chercheur.
90% de laminaires ont disparu entre 1995 et 2014
L’expérimentation menée au Pouliguen est l’aboutissement d’un constat établi des années plus tôt par Jean-Claude Ménard. À l’époque, l’homme est professeur en sciences et techniques des activités physiques et sportives (Staps) à l’université de Nantes (Loire-Atlantique). En parallèle, il pratique aussi la plongée et la chasse sous-marine, pour son loisir. «Avec des copains, on avait constaté que, quand il y avait des laminaires, il y avait beaucoup de vie, que ce soient des poissons ou des crustacés. Et que, là où il n’y en avait pas ou plus, il y en avait beaucoup moins.» Il commence alors à cartographier les fonds sous-marins du secteur, et se rend compte que le nombre de laminaires diminue dans la baie de La Baule.

En 2008, Jean-Claude Ménard et Éric Lauvray fondent l’association ELV pour mener un projet scientifique afin d’en déterminer les causes. «On a inventorié dix sites tous les ans à la même période entre la baie de Vilaine et l’estuaire de la Loire pour voir ce qu’il se passait, pour comprendre», précise l’ancien professeur.
Après quelques années d’étude, ils arrivent à ce chiffre : 90% des laminaires de la zone ont disparu entre 1995 et 2014. Selon leurs conclusions, les principales causes sont liées aux activités humaines. Notamment au rejet de polluants chimiques en mer ou au dragage des ports et du chenal de l’estuaire. Cette pratique permet de retirer les sédiments (vase, sable, gravier) accumulés naturellement afin de maintenir une profondeur suffisante pour garantir l’activité économique.
«Il fallait passer à la régénération»
L’association ELV ne s’est pas arrêtée là. «On dit qu’il faut préserver l’environnement, d’accord ! Mais comment le préserver quand 90% a disparu ? Je préserve ce qui reste ?», interroge Jean-Claude Ménard. Il poursuit, convaincu : «Ce n’était pas suffisant ; il fallait passer à la régénération.»
Alors, en 2023, ce nouveau projet démarre. En novembre, le désormais jeune retraité plonge dans la baie pour prélever une vingtaine de géniteurs laminaires. Il les emmène ensuite à la station biologique de Roscoff où les algues sont placées dans une écloserie pour que la reproduction ait lieu. Les Laminaria hyperborea, de leur nom scientifique, sont cultivées fixées à des galets et à des cordes. Puis, en août 2024, elles sont réintroduites en mer, près de l’îlot des Evens.
Depuis le Zodiac où Jean-Claude Ménard revêt une combinaison de plongée, il raconte : «Sous l’endroit où nous sommes, certains laminaires faisaient à peine trois ou quatre centimètres quand on les a installés. Puis, l’année d’après, on en était à une trentaine de centimètres et, aujourd’hui, elles en font environ 80.» Les algues se sont donc bien développées. Et, mieux que ça, elles se sont reproduites directement dans le milieu.

Le cofondateur d’ELV plonge pour aller contrôler le bon développement de la forêt sous-marine. Il y va «dès que les conditions météo le permettent». En ce mois de septembre, l’eau est particulièrement trouble, à cause de la forte présence de phytoplancton, ces organismes végétaux microscopiques qui vivent en suspension dans les milieux aquatiques. Mais ça ne l’empêche pas d’aller faire son tour d’horizon. Puis de remonter avec le sourire : tout va bien.
Certaines laminaires touchées par le réchauffement climatique
Néanmoins, les laminaires sont frappées par le réchauffement climatique. Cet été, ce sont notamment les spécimens de la mer d’Iroise, bordant les côtes du Finistère, qui ont souffert : «Des laminaires se sont découvertes à marée basse, exposées à des températures de 35°C. Résultat : il y a eu des nécroses», relate Jean-Claude Ménard.
Les goémoniers, ces pêcheur·ses spécialisé·es dans la récolte d’algues marines, ont tiré la sonnette d’alarme en juillet. «Il y en a beaucoup moins qu’avant ; des algues opportunistes envahissent les champs de laminaires. Les géomoniers ramènent maintenant un tiers d’autres algues et deux tiers de laminaires, alors que ce n’était pas le cas avant, explique Philippe Potin, qui met en cause les fréquentes tempêtes de l’hiver. Le réchauffement climatique multiplie ces épisodes de tempêtes, lesquelles arrachent des laminaires.»
Au Pouliguen, les algues n’ont pas été impactées par les températures marines élevées de l’été. «En 2025, elles ont aussi survécu à l’une des crues les plus importantes de ces dernières années», note Jean-Claude Ménard. Unique en France, l’expérience est donc plutôt encourageante et pourrait être répliquée ailleurs : «Si ça marche au Pouliguen, ça peut fonctionner dans pas mal d’autres endroits. On est déjà dans des conditions un peu perturbées, avec de la turbidité [des eaux troubles, NDLR], des eaux plus chaudes, de la contamination chimique et une problématique de surfréquentation touristique», appuie Thibaut de Bettignies. Ce dernier est référent en écologie benthique (relative aux fonds des milieux aquatiques) à PatriNat, une unité d’appui et de recherche rattachée au Muséum national d’histoire naturelle et à l’Office français de la biodiversité.
Et, depuis quelques jours, le cofondateur d’ELV a le sourire accroché aux lèvres. Le fonds de dotation d’Océanopolis va apporter un soutien financier à l’association pour trois ans. Cela permettra au projet de continuer et de lancer trois nouveaux sites de régénération. Tous seront situés entre Le Croisic et Le Pouliguen.
En attrapant le volant du Zodiac pour rentrer au port, Jean-Claude Ménard réaffirme son mantra : «La solution aux problèmes climatiques viendra de la mer.»











