Paris, 10h du matin et des poussières. Une énorme explosion retentit avenue de la Bourdonnais, dans le très chic 7ème arrondissement, aux pieds de la Tour Eiffel. «Ne vous inquiétez pas, c’est juste un bazooka !», rit Léo Guillemet, éleveur vendéen de 24 ans et adhérent depuis ses débuts à la Coordination rurale.

Dans toute la rue, des dizaines de tracteurs de toutes les couleurs font retentir leurs klaxons, ainsi qu’un effaroucheur à pigeons – le fameux «bazooka», en réalité destiné à faire fuir les oiseaux qui se nourrissent des semences dans les champs. En ce jeudi matin, la Coordination rurale a réussi un nouveau coup de force : le deuxième syndicat agricole du pays est parvenu à pénétrer dans Paris, malgré les interdictions préfectorales et les barrages de police.
«On est passé par les chemins, par les champs»
«On en a chié, reconnaît Léo Guillemet en montrant les roues toutes crottées de son vieux tracteur. On est passé par les chemins, par les champs, grâce à des agriculteurs qu’on connaissait. Ce n’était pas prévu qu’on arrive jusque là, on nous avait dit que les blindés nous attendaient aux portes de Paris.» Sur les coups de 4 heures du matin, plusieurs «convois de la liberté» partis de toute la France ont malgré tout réussi à atteindre la capitale sans être stoppés par les forces de l’ordre. Leurs tracteurs se sont rassemblés devant la tour Eiffel, sur l’avenue des Champs-Élysées, aux pieds de l’Arc de Triomphe… L’autoroute A13, à l’ouest de Paris, est également bloquée et en partie fermée, ce jeudi.
Par le passé, la Coordination rurale avait déjà tenté à plusieurs reprises de rallier Paris pour exposer ses revendications sur l’avenir de l’agriculture – sans succès, même si plusieurs de ses adhérent·es avaient réussi à bloquer le marché de Rungis fin décembre 2024. Les actions menées ce matin dans la capitale sont «illégales» et le gouvernement «ne laissera pas faire», a prévenu ce jeudi matin la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon, sur France inter.

Des propos «ignobles», a réagi Bertrand Venteau, président de la Coordination rurale, sur BFM TV : «On ne vient pas pour casser, on vient juste pour apporter des solutions et on vient s’exprimer par rapport à ceux qui sont normalement les représentants du peuple.» La ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a quant à elle appelé au «maintien du calme, au sens des responsabilités, et au dialogue», tout en reconnaissant que les «inquiétudes et revendications» de la profession sont «légitimes».
Contre le Mercosur et la gestion sanitaire de la dermatose nodulaire
Parmi les principales doléances portées par les «bonnets jaunes» de la Coordination rurale : la révision de la stratégie sanitaire du gouvernement concernant l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse (DNC), qui touche les élevages bovins depuis l’été 2025. «Si demain on abat mon cheptel, je ne serai pas capable de rembourser les prêts à la banque», s’inquiète Léo Guillemet, qui appelle notamment à mettre fin à l’abattage total des troupeaux contaminés.
Le jeune éleveur de vaches parthenaises craint également la finalisation prochaine de l’accord de libre-échange du Mercosur, entre l’Union européenne et cinq pays d’Amérique du Sud. «Avec la signature [du Mercosur, NDLR], on est mort, ce serait une catastrophe», explique-t-il, rappelant que cet accord risque de conduire à une concurrence déloyale des producteur·ices français·es, à cause de la viande importée outre-Atlantique.

«Tous les traités de libre-échange nous font mal, abonde à ses côtés Damien Brunel, adhérent depuis vingt ans à la Coordination rurale. Le Mercosur est la goutte d’eau, on subit depuis trois ans les importations de produits ukrainiens, on ne peut pas lutter.» Le céréalier, venu en train depuis l’Aisne, rappelle que son syndicat se bat depuis sa création au début des années 1990 contre l’intégration de l’agriculture dans les accords de libre-échange : «La nourriture ne peut pas être comparée à des voitures, il ne faut pas nous mettre en compétition. On veut vivre de notre métier sans subvention, que notre blé soit payé à un prix juste.»
Plusieurs convois de tracteurs ont finalement été bloqués dans les rues de la capitale. Au micro, une représentante de la Coordination rurale des Pays de la Loire a appelé ses adhérent·es à enlever leurs bonnets jaunes et à laisser leurs tracteurs pour rallier l’Assemblée à pied, «en citoyens», et interpeller les député·es. Sur les coups de 11 heures, un petit groupe d’agriculteur·ices était massé dans le calme devant le Palais-Bourbon, entouré de CRS.
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