«Ce n’est pas en 2025 qu’on découvre que les milieux écologistes sont blancs, prévient d’emblée Malcom Ferdinand auprès de Vert. Il y a déjà une longue histoire, de nombreuses ressources, une littérature qui documente ce sujet, alors qu’on a l’impression de redécouvrir cela à chaque fois.» «Évidemment il y a des agressions racistes et il faut les condamner», complète le chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et figure de l’écologie décoloniale, qui craint cependant les analyses simplistes et trouve la question complexe. Malcom Ferdinand n’a donc pas de réponse définitive, mais d’autres personnalités écologistes interviewées en sont certaines : le racisme gangrène les mouvements écologistes.
Depuis les violences dénoncées lors du festival Les Résistantes (notre article) qui s’est tenu du 7 au 10 août dans l’Orne, Vert a récolté de nombreux témoignages qui montrent que ce n’est pas un cas isolé. Des Soulèvements de la Terre à Greenpeace en passant par Extinction Rebellion, quasiment toutes les grandes organisations connues de l’écologie hexagonale ont été citées par des activistes interviewé·es pour des cas de racisme. «La prise de conscience est différente selon les organisations, précise Vipulan Puvaneswaran, militant écologiste et antiraciste, qui a notamment fait ses classes dans les marches pour le climat en 2019 avec Youth for climate. Les très grosses organisations les plus institutionnelles ont beaucoup plus de mal à parler de racisme.»
«Ils ne me perçoivent même pas comme un militant»
Les Résistantes n’ont été que le révélateur d’un problème très ancré. «Ce n’était pas différent des autres événements ; c’est toujours la même chose, explique Tarik, de l’association A4, qui accompagne des travailleur·ses exilé·es dans l’agriculture. Je subis en permanence des agressions racistes dans ces espaces».
Déjà, lors de la première édition des Résistantes, en 2023, dans le Larzac, Tarik se souvient de propos racistes et de situations très similaires. «On me proposait des repas avec du porc sans me laisser le choix, regrette le militant. C’était très humiliant. On a l’impression d’être des non-sujets. Alors qu’on vient parler d’alimentation, de paysannerie, du climat, on a en face de nous des personnes qui ont intériorisé la suprématie blanche, qui considèrent que tout ce qui n’est pas eux ne représente pas un sujet politique.»
Son collègue, Habib Ali Mohammed Musa, co-fondateur et salarié d’A4, en a aussi gardé un très mauvais souvenir. Il s’est demandé s’il était à sa place : «J‘étais l’une des seules personnes noires, j’étais choqué d’arriver dans un si grand festival avec si peu de mixité». Invité pour parler des travailleur·ses exilé·es, Habib Ali Mohammed Musa est confronté au désintérêt des festivalier·es, surpris·es de le voir dans un tel événement et qui privilégient d’autres débats, programmés à des horaires de plus grande écoute. «C’était très violent», confie le responsable associatif, habitué à ne pas être considéré comme un écologiste alors que l’association A4 se définit comme étant au carrefour des luttes de l’immigration, de la paysannerie et de l’écologie.
«J’ai vécu quatre ans à la ZAD [zone à défendre, NDLR] de Notre-Dame-des-Landes et je ne suis toujours pas considéré comme un militant écologiste. Je pense que les écologistes ne me perçoivent même pas comme un militant mais comme une personne en galère», explique cet activiste arrivé en France en 2014 dans l’espoir de traverser la Manche via Calais (Pas-de-Calais). C’est là qu’il rencontre les militant·es qui l’invitent à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), où il commence à tisser des liens avec les écologistes français. «Au début c’était très difficile, il y avait la barrière de la langue, raconte-t-il. J’étais l’un des seuls noirs de la ZAD et dès qu’il y avait un étranger blanc, je sentais un accueil différent de celui que je recevais. Il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas, je n’avais pas les codes sociaux et personne ne venait m’expliquer.»
«Tous les ans c’est la même chose»
L’histoire se répète. «Il y a un manque de dispositifs de prévention et de prise en charge du racisme dans les événements», explique Vipulan Puvaneswaran, qui trouve épuisante la charge qui revient aux militant·es racisé·es de devoir gérer tout cela. «Même s’il y a évidemment des personnes blanches qui sont de véritables alliés», ajoute-t-il.
De nombreux événements, parfois très récents, ont été rapportés à Vert, avec des histoires étonnamment ressemblantes. Au collectif Vietnam Dioxine, plusieurs militant·es racontent des expériences similaires. «Déjà qu’on a du mal à être visible dans ces espaces et qu’on vient porter des sujets douloureux, on se retrouve face à des militants insensibles à nos histoires, raconte Micheline Pham qui a rejoint le collectif il y a deux ans. On s’est rendu compte que les personnes blanches comprennent notre combat contre l’agent orange à travers la question des pesticides, en faisant la comparaison avec le glyphosate, alors que l’usage de l’agent orange durant la guerre du Vietnam n’a rien à voir. C’était dans un but militaire avec une dimension déshumanisante pour les victimes parce que c’était une ancienne colonie.»
Les militant·es du collectif illustrent leurs propos en racontant l’épisode d’une table ronde sur l’écologie pirate et décoloniale, à laquelle deux de leurs représentant·es ont participé à l’université d’été du Nouveau parti anticapitaliste (NPA) l’an passé, et dont les échanges étaient de la même teneur. Des personnes blanches coupaient la parole aux intervenant·es, faisaient des remarques hors sujet sur la base de leur expérience personnelle, jusqu’à ce que certaines personnes se vexent d’être désignées comme blanches, donnant lieu à des échanges tendus. Un épisode que confirme auprès de Vert le NPA.
Militante écologiste, membre de la commission écologie du NPA et organisatrice de l’échange, Amel Chaâbi est habituée à ce que les ateliers se passent mal dans le milieu écologiste dès qu’ils abordent le racisme. «Cela provoque des heurts mais c’est normal, ce n’est que le début de la prise de conscience pour les écologistes. Et, si on compare au féminisme, on n’en est même pas encore aux balbutiements de la remise en question, assure-t-elle. Il y a un aspect performatif insupportable chez les blancs : on leur parle de personnes qui meurent à cause de l’agent orange, ils nous parlent d’oiseaux. Ils devraient apprendre à nous écouter et à se taire.» Comme aux Résistantes, des personnes racisées ont investi la grande scène pour lire un texte au ton revendicatif et qui exigeait une remise en question antiraciste, suite à la table ronde. «Tous les ans c’est la même chose, on a l’impression d’avancer puis de reculer sans cesse. Mais les personnes racisées commencent à dire stop et à prendre la place, je veux croire que nous sommes à un tournant» confie Amel Chaâbi.
«Il y a l’idée de colorer la photographie»
Même lorsque le mouvement écologiste se prend en main et tente de bien faire, cela peut mal se passer. Un épisode marquant revient souvent dans la bouche des personnes interrogées par Vert. En mars 2019, Alternatiba Paris (aujourd’hui renommé Action justice climat Paris) se rapproche des mobilisations antiracistes. Assa Traoré, sœur d’Adama Traoré qui a été tué par des gendarmes en 2016, est invitée à parler sur scène, lors de la «marche du siècle», une mobilisation qui a réunit plus de 350 000 manifestant·es pour la justice climatique et sociale. La place de la République à Paris est bondée mais une partie du public fustige sa présence. Alternatiba Paris subit une vague de messages racistes, notamment sur les réseaux sociaux.
En interne, ce rapprochement fait débat et crée des tensions avec le reste d’Alternatiba. «Ce n’était pas compris par tout le monde, reconnaît Gabriel Mazzolini, ancien militant d’Alternatiba Paris, coordinateur des marches pour le climat et porte-parole des Amis de la Terre. On avait beaucoup de militants qui ne voyaient pas le lien avec le climat et on avait des débats stratégiques avec les autres Alternatiba.»
«La tokenisation, c’est un débat récurrent et sain quand on est un mouvement majoritairement blanc, qui souhaite évoluer vers autre chose»
L’année suivante, l’organisation est invitée à Beaumont-sur-Oise (Val-d’Oise), à la marche annuelle pour Adama. Le déluge d’attaques racistes reprend. «Iels n’étaient pas prêtes à ce qu’est le racisme», estime Renda Belmallem, qui fait sa thèse à l’université Paris Cité et à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) sur les enjeux raciaux et écologiques et dont l’épisode a été l’un des sujets d’études. «Iels n’avaient pas anticipé ce qu’est le quotidien de harcèlement des collectifs antiracistes. Iels n’étaient pas formés à ces questions, raconte le chercheur en philosophie et sociologie, mais Alternatiba Paris a fait le choix de maintenir l’alliance antiraciste et de se mettre dans un inconfort nécessaire. Toustes les écologistes ne l’auraient pas fait».
Certain·es activistes, qui ont requis l’anonymat, racontent avoir tout de même la sensation d’être subitement mis en avant. Dans le jargon antiraciste, on appelle cela «tokenisés» : c’est-à-dire exposé·es simplement parce qu’elles et ils sont racisé·es, dans le but de paraître inclusif, alors qu’elles et ils se sentaient jusque-là invisibilisés. Certain·es décrivent une forme d’affichage et d’instrumentalisation, dans la volonté de rapprochement avec le mouvement antiraciste. «Il y a l’idée de colorer la photographie», ajoute Renda Belmallem qui a définit dans ses travaux universitaires plusieurs typologies racistes spécifiques aux écologistes (iel en détaille cinq, dont la tokenisation et le colorisme). «La tokenisation, c’est un débat récurrent et sain quand on est un mouvement majoritairement blanc, qui souhaite évoluer vers autre chose», considère Gabriel Mazzolini, qui précise que les personnes racisées étaient aussi impliquées dans l’organisation avec des responsabilités dans les prises de décision.
«On n’existe pas»
Le sentiment d’être des «tokens» dans les luttes écologistes revient régulièrement dans la parole des personnes interrogées. «Les seules fois où l’on nous écoute, c’est purement du tokenisme», affirme Lilith, du Collectif des ouvriers agricoles empoisonnés par les pesticides (Coaadep), connue pour son combat contre le chlordécone (notre article). «C’est pour cela que les militants afrocaribéens ne viennent pas souvent dans les manifestations écologistes car ils ne se sentent pas représentés et quand ils sont là, ils ont l’impression que les écologistes leur ont donné l’autorisation à condition de rester dans les cases, confie la militante martiniquaise. Et lorsque l’on organise des mobilisations, les blancs ne se sentent pas concernés.» Pour Lilith, les violences racistes chez les écologistes ne sont pas toujours des violences exercées frontalement, mais s’illustrent à travers différents comportements hérités du colonialisme et beaucoup de paternalisme.
«Il y a l’idée que l’écologie serait supérieure à toute autre forme de lutte, avec une urgence qui surpasse toutes les autres violences et aliénations», explique Vipulan Puvaneswaran. C’est une autre typologie identifiée par Renda Belmallem, celle de «la mission civilisatrice». «Dans le milieu climat, on retrouve un mythe du sauveur blanc avec l’idée que les fondations ou associations françaises sauront mieux que les autres ce qu’il faut faire. Ce sauveur blanc veut sauver la planète mais oublie les personnes concernées déjà engagées sur le terrain», complète Julie Hamaïde, qui a dirigé pendant deux ans les Nouvelles Voix, une association qui accompagne des personnalités issues de la diversité pour incarner la justice climatique.
«Les écologistes dominants ont tendance à s’adresser aux personnes racisées dans une posture infantilisante, présupposant qu’elles n’ont pas de conscience écologique.»
Ce mythe s’accompagne d’un «ethos colonial, détaille Renda Belmallem. Les écologistes dominants ont tendance à s’adresser aux personnes racisées dans une posture infantilisante, présupposant qu’elles n’ont pas de conscience écologique». À cela s’ajoutent des assignations raciales, auxquelles sont systématiquement renvoyées les personnes racisées, et une invisibilisation des collectifs, des luttes et des personnes victimes du racisme et du colonialisme. Un récit écologiste blanc s’impose alors. «On n’existe pas, conclut André, un militant anti-chlordécone du Coaadep. Si on est là, c’est pour faire du nombre dans leur mouvement mais ce n’est pas pour y apporter notre vécu».
«Une histoire coloniale de l’accaparement des savoirs»
Le racisme s’observe d’une manière très spécifique dans les mobilisations écologistes. Pour l’expliquer, les personnes interviewées par Vert mettent en avant la sociologie particulière de ce milieu. Un terme revient en boucle pour le décrire : la blanchité. Dans le livre Terres et liberté, paru en mai 2025, Malcom Ferdinand écrit que «l’écologie politique française opère au sein d’espaces structurés autour de la blanchité». Il précise ce qu’il désigne par blanchité : «Une domination ancrée dans l’imaginaire raciste de l’Occident, qui permet à un ensemble de personnes associées aux catégories socio-raciales blanches de se retrouver en position dominante par rapport aux personnes catégorisées comme non-blanches, dans leurs rapports au monde et à ses institutions». Auprès de Vert, Malcom Ferdinand ajoute que le récit écologique dominant inculque «une manière de parler des enjeux écologiques qui indirectement minimisent, effacent ou ne permettent pas de rendre compte de la majorité des habitants de la Terre».
«Les écologistes sont majoritairement des personnes blanches, de classes favorisées à forts capitaux culturels, analyse Renda Belmallem, ce qui induit une position écologiste qui lui est propre». Pour l’universitaire, «ces postures militantes spécifiques aux écologistes s’inscrivent en partie dans une histoire coloniale de l’accaparement des savoirs. Elles participent à déposséder et à délégitimer tout un pan de la population sur les enjeux d’écologie.»
Le racisme devient alors un angle mort. «C’est même un tabou», assure Souba Manoharane-Brunel, fondatrice de l’association écoféministe et décoloniale Les Impactrices, qui parle d’un «entre-soi dans lequel il est très dur de se faire entendre». «Quand je suis arrivée dans ce milieu, j’étais très surprise de voir que ce sujet n’était jamais évoqué dans le milieu climat. J’étais surprise de découvrir un milieu très blanc avec un type de profils souvent très similaire», raconte également Julie Hamaïde des Nouvelles Voix.
«C’est ce qui explique que les luttes écologiques sont si cloisonnées, estime Priscillia Ludosky, ancienne figure des gilets jaunes devenue candidate des Écologistes lors des élections européennes de 2024 (elle n’est pas élue) et désormais co-fondatrice et présidente du Collectif des luttes sociales et environnementale. Il y a un manque de diversité, en particulier dans les noyaux durs». Mais l’activiste garde espoir. Comme les autres personnalités interrogées par Vert, Priscillia Ludosky liste «plein de solutions, à condition que les écologistes soient prêts à les écouter».