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Barrages, digues ou frigo à l’étage : de la Gironde à l’Aude, ils ont appris à vivre avec les crues à répétition

Barrage de vivre. Depuis une semaine, des crues record se multiplient dans l’ouest et le sud de la France, après le passage de tempêtes successives. Dans tout le pays, des communes se sont adaptées aux débordements des rivières et tentent de limiter les dégâts.
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C’est inédit : la France hexagonale vient de connaitre 38 jours consécutifs de pluie sur une large partie de son territoire, et une situation de crue généralisée, selon le site d’information Vigicrues. «Il n’y aura pas de retour à la normale avant plusieurs jours», a prévenu ce jeudi Lucie Chadourne-Facon, directrice de l’organisme, devant la presse. Ce vendredi matin, trois départements sont encore en vigilance rouge pour risque de crues : la Loire-Atlantique, le Maine-et-Loire et la Charente-Maritime.

Cette semaine, plusieurs digues ont cédé sous la pression de l’eau en Gironde et dans le Lot-et-Garonne. Certain·es élu·es accusent l’État de désengagement et regrettent des manques d’investissements des intercommunalités dans l’entretien de ces infrastructures. Digues, barrages ou démolition du bâti existant, de quelles solutions disposent les autorités locales face aux crues ?

Le barrage écrêteur de Lurberria, à Saint-Pée-sur-Nivelles (Pyrénées-Atlantique). © Dreal Nouvelle-Aquitaine

Aujourd’hui, 9 000 kilomètres de digues couvrent la France, de hauteurs variables, pour protéger les zones habitées des risques de crues ou de submersion. «Plus la digue est haute, plus elle est capable de retenir une grande quantité d’eau, mais on oublie souvent que la crue peut être plus grande que celle prévue par le dimensionnement de l’ouvrage», explique Christine Poulard, ingénieure de recherche en hydrologie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae).

Les ouvrages ne peuvent pas protéger à eux seuls les populations. «C’est une chose de construire une infrastructure, mais ensuite il faut se demander : aura-t-elle été entretenue quand arrivera la crue, les habitants et les élus seront-ils encore formés aux comportements à adopter ? Il est important d’entretenir la culture du risque», souligne-t-elle.

Il en est de même pour les autres dispositifs utilisés par les collectivités : barrages à pertuis ouverts (qui laissent échapper un petit débit d’eau), barrages écrêteurs (grands ouvrages qui stockent l’eau en amont des zones habitées), bassins de rétention d’eau, batardeaux (barrières en aluminium, étanches, facilement démontables) mais aussi petits barrages en bois, haies ou encore larges fossés appelés «noues».

Désurbaniser les rives de la rivière pour lui laisser plus de place

Au lieu de construire des ouvrages pour endiguer l’eau, certaines communes ont choisi de démolir le bâti. C’est le cas à Trèbes (Aude), où une crue a fait six mort·es en 2018. La mairie a alors lancé la désurbanisation d’un quartier de la rive droite de l’Aude. Une cinquantaine de bâtiments en bord de rivière ont été détruits (dont une école et une piscine), les berges du cours d’eau ont été débitumées et redessinées pour agrandir son lit. Des arbres et un talus végétalisé sont en cours d’installation.

Pour Sylvain Rode, maître de conférences en aménagement et urbanisme, cette désurbanisation a prouvé son efficacité lorsqu’une nouvelle crue a touché la ville en janvier dernier, bien qu’elle ait été moins importante que celle de 2018. Cette fois-ci, la rivière a débordé sur la future nouvelle zone humide encore en travaux, sans menacer les habitant·es.

En janvier 2026, la crue de l’Aude a envahi la nouvelle zone désurbanisée plutôt que les maisons. © Mairie de Trèbes

Il est certain, selon Sylvain Rode, que «le territoire de Trèbes est bien moins vulnérable qu’il ne l’était avant. Cela ne signifie pas que la commune ne peut plus connaître d’inondation grave, mais qu’elle est plus apte à affronter ce type d’événement.»

Le chercheur remarque que cette méthode d’adaptation qui consiste à renoncer à l’urbanisation d’un territoire vulnérable se développe en France, notamment après des catastrophes. «À la suite de la tempête Xynthia de 2010, c’est aussi le choix qui a été fait à La Faute-sur-Mer, en Vendée, où 552 maisons ont été rachetées grâce au fonds Barnier, puis démolies», appuie-t-il.

Les quartiers populaires, premiers déplacés de la désartificialisation

D’autres communes ont décidé de laisser libre cours à l’eau. Pour réduire la vulnérabilité des quartiers en bord de rivière, elles ont choisi de réserver des zones sans maison habitée où le fleuve peut s’étendre. Ces solutions dites «fondées sur la nature» peuvent prendre la forme de parcs urbains, comme à Angers (Maine-et-Loire). Selon des chercheur·ses, la renaturalisation des bords de rivières est efficace pour limiter l’impact des inondations, surtout si elle concerne une grande partie du linéaire du cours d’eau et qu’elle ne se résume pas à une initiative ponctuelle.

Toutefois, elle peut affecter des quartiers populaires et des gens du voyage, au risque de renforcer des inégalités sociales. À Blois (Loir-et-Cher), en 2003, des bâtis ont été démolis pour recréer un déversoir naturel de la Loire : les habitant·es du quartier de la Bouillie, aux revenus majoritairement modestes et à la moyenne d’âge élevée, ont alors été déplacé·es.

À Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne), une partie du quartier Belleplace-Blandin, au bord de l’Yerres, est en cours de désurbanisation : une vingtaine de maisons sont sur le point d’être rasées et les familles seront délogées afin de créer 11 hectares de zones humides. Dans ces deux exemples, les habitant·es déplorent une maigre compensation financière obtenue en dédommagement, tandis que les autorités locales promettent leur relogement.

Dans les maisons : système de pompage et plâtre hydrofuge

Pour les habitant·es comme pour les collectivité·es, l’argent est le nerf de la guerre pour choisir une solution d’adaptation. L’établissement public territorial de bassin (EPTB) de Charente, un territoire actuellement en vigilance rouge pour risque de crues, a préféré parier sur l’adaptation des maisons : le rehaussement des prises électriques, l’adaptation des revêtements de sol, la pose de plaques de plâtre hydrofuges ou la mise en place d’un système de pompage. Le tout «pour un retour à la normale plus rapide et moins contraignant», explique Florent Lasvaux, chef de projet prévention des inondations à l’EPTB. Dans «un contexte d’artificialisation du lit de la Charente», il n’y a pas, selon lui, «de solution miracle pour réduire drastiquement les niveaux de crues».

Il estime aussi que systématiser la stratégie de désurbanisation de Trèbes serait illusoire car le processus est très coûteux : «L’État se limite au rachat [des maisons] sur des zones à risques avec mise en danger des populations, il ne pourrait pas le faire sur toutes les zones inondables, tant elles sont nombreuses à l’échelle nationale, on le voit actuellement.»

Le coût des travaux : un déterminant dans le choix des solutions

Sans compter que les solutions doivent être adaptées aux spécificités territoriales : «Ce n’est pas la même chose de devoir gérer des crues très rapides et d’autres beaucoup plus lentes», précise Christine Poulard, hydrologue à l’Inrae. À Saintes (Charente-Maritime), les crues restent lentes, les habitant·es ont le temps d’évacuer ou de trouver un abri et les dégâts sont uniquement matériels.

Sur certaines zones très régulièrement inondées, «comme la rue de Taillebourg [à Saintes], on peut se demander si un rachat par l’État ne serait quand même pas la solution pour des riverains fatigués de ces crues à répétition», admet Florent Lasvaux.

Face à ce choix cornélien, comment les municipalités se décident-elles ? Pour justifier des travaux d’ampleur et obtenir un soutien financier de l’État, «il faut comparer l’investissement pour ces nouveaux aménagements avec leurs bénéfices», indique Christine Poulard. Par exemple, la zone d’expansion de crues construite à Longueil-Sainte-Marie (Oise) permet d’éviter des dégâts neuf fois supérieurs aux coûts des travaux.

Dans le sud, des villages ont accepté l’eau

À Barie (Gironde), entièrement construite en zone inondable, dans le lit majeur de la Garonne, les habitant·es ont appris à vivre avec l’eau plutôt que de la combattre. Le village est entouré de digues modestes, parfois faites de sacs en béton entassés, parfois en terre. Elles permettent de retenir de petits débordements, mais pas la crue actuelle, dont le niveau d’eau est plus élevé de 60 centimètres par rapport à l’inondation de 2021.

«La crue correspond à l’histoire de la commune», raconte l’un des habitant·es, Corentin Laval. Quand l’eau a inondé les rues au début de la semaine, elle n’a surpris personne : «Ça faisait 40 ans qu’on n’en avait pas eu une comme ça, mais les anciens d’ici en ont vu plusieurs.»

«Ici les bâtiments sont costauds, ils ont connu quatre, cinq voire dix inondations ; ils ont tous des étages et on peut couper l’électricité en bas pour la garder en haut, détaille encore Corentin Laval. Donc les gens peuvent rester à l’abri quelques jours avec l’eau et un frigo qui tourne.»

«C’est une histoire de solidarité»

Il fait partie, avec une quinzaine d’autres personnes, de la réserve communale de sécurité civile. Celle-ci veille au bon état des digues toute l’année, aide les pompiers à effectuer des interventions d’urgence, à réapprovisionner les voisin·es et à faire circuler les nouvelles. Pendant la période de crue, les habitant·es reçoivent toutes et tous sur leur téléphone des messages d’alerte réguliers et des informations sur l’évolution de la situation.

«On essaye de faire vivre au maximum cette culture du risque : tout nouvel arrivant passe par un briefing à la mairie sur la vie en zone inondable», souligne Corentin Laval. Comme à Barie, d’autres villages des environs cultivent cette connaissance des inondations. C’est le cas de Floudès (Gironde), Bourdelles (Gironde) ou encore Jusix (Lot-et-Garonne).

«On sait qu’on va passer des mois à dépolluer, souligne l’habitant de Barie. Quand la Garonne draine, elle dépose des déchets partout : des bouts de plastique, des hydrocarbures… Je suis agriculteur, on m’a prévenu qu’il y avait une caravane au milieu de mon champ.» Il sait qu’il peut compter sur l’entraide entre membres de la réserve.

Pour lui, «c’est une histoire de solidarité, et on veut partager cette expérience pour que les autres villes concernées vivent au mieux ces crues». Un enjeu crucial pour les prochaines années : Lucie Chadourne-Facon, de Vigicrues, rappelait ce jeudi qu’«il faut s’attendre à ce que la fréquence de ce type d’évènements soit plus importante avec le réchauffement climatique».

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