Reportage

«C’est notre contribution» : à Beyrouth, bénévoles et producteurs locaux organisent la solidarité alimentaire pour les déplacés de la guerre

Dans la capitale libanaise, des agriculteur·ices, des bénévoles et des cuisines solidaires se rassemblent pour nourrir les déplacé·es de la guerre. En privilégiant les circuits courts et l’agroécologie, ces initiatives tentent de maintenir un système alimentaire local malgré les bombardements et la crise.
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C’est le jour de marché sur le parvis de la cuisine communautaire de Nation Station, à Beyrouth (Liban). Ce mardi 10 mars pourrait presque sembler normal, si l’on faisait abstraction du bourdonnement d’un drone dans le ciel et de la dizaine de bénévoles qui s’activent derrière les agriculteur·ices venus vendre leur récolte.

Depuis plus d’une semaine, le Liban est frappé par une nouvelle escalade de la guerre que mène Israël depuis 2023, après l’ouverture d’un front de soutien au Hamas par le Hezbollah, parti politique chiite libanais doté d’une milice. Ce dernier a lancé une attaque contre Israël en réponse aux frappes américano-israéliennes en Iran, qui ont conduit à la mort de l’ayatollah Ali Khamenei le 2 mars dernier. Selon le gouvernement libanais, en une semaine, 634 personnes ont été tuées, 1 586 blessées et plus de 816 000 habitant·es ont dû fuir leur foyer.

Georges Taqli fait partie d’une coopérative agricole du Chouf, dans la montagne libanaise. © Amélie David/Vert

La cuisine communautaire de Nation Station est née des ruines de l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020. À l’époque, elle distribuait des repas aux habitant·es d’un quartier déjà frappé par l’effondrement économique du pays. Aujourd’hui, face à la guerre, l’organisation s’est de nouveau adaptée. Employé·es, Libanais·es mais aussi réfugié·es et bénévoles collaborent pour préparer plus de mille repas par jour destinés aux déplacé·es. Un défi rendu possible grâce à un réseau de producteur·ices du coin.

«Tu te demandes s’il va y avoir une frappe ou pas»

Georges Taqli fait le déplacement deux fois par semaine. Depuis l’ouverture du marché, il y a quatre ans, une partie de la production de sa coopérative agricole du Chouf, dans la montagne libanaise, y est écoulée.

«Parfois, les gens qui viennent ici sont dans le besoin, nous les aidons sans leur prendre d’argent. C’est notre contribution», explique l’agriculteur, qui a quitté l’armée il y a vingt-deux ans pour retourner à la terre. «Nation Station nous achète aussi des produits à prix coûtant. Ce n’est pas de la charité pour nous», appuie-t-il.

À l’entrée de la cuisine communautaire de Nation Station, dans le quartier à majorité chrétienne de Geitawi, à l’est de Beyrouth. © Amélie David/Vert

Georges Hakim, lui aussi agriculteur, remplit une caisse verte de pommes de terre. Sa ferme se situe dans l’est du pays, non loin de zones récemment bombardées. «Nous leur apportons les produits dont ils ont besoin, nous leur faisons un bon prix et eux cuisinent pour ceux qui sont dans le besoin. C’est essentiel», résume-t-il.

Pour les agriculteur·ices, la situation s’est pourtant fortement dégradée ces dernières années. La crise financière a fait exploser les coûts de production, notamment ceux du carburant. Et la guerre ajoute une nouvelle incertitude. «Pour venir ici depuis la Bekaa [à l’est du pays, NDLR], le trajet peut durer une ou deux heures. Sur la route, tu te demandes s’il va y avoir une frappe ou pas. C’est effrayant, raconte Georges Hakim. Mais nous continuons. Nous espérons la paix.»

Derrière lui, un tableau indique le nombre de repas à livrer et les centres d’hébergement destinataires. Joséphine Abdo, l’une des fondatrices de Nation Station, fait le point avec les bénévoles. Depuis ses débuts, l’association privilégie autant que possible les circuits courts et les producteur·ices qui travaillent selon des pratiques respectueuses de l’environnement et des travailleur·ses.

Georges Hakim vient lui de l’est du Liban, où l’armée israélienne frappe quotidiennement. © Amélie David/Vert

«Quand nous recevons des dons, nous achetons auprès d’eux, explique-t-elle. Il est important que les producteurs ne soient pas seulement dans la donation. Nous voulons soutenir ceux qui font vivre une filière agroécologique locale.» L’objectif, à terme, est d’atteindre une forme de souveraineté alimentaire. «Nous ne sommes pas encore à 100% de produits locaux, reconnaît-elle. Mais plus nous nous en rapprochons, plus l’impact sera important.»

Une question de dignité

Il est un peu plus de midi. Dans la cuisine, les bénévoles enchaînent les gestes. Salade de chou dans une barquette, fermeture du couvercle, passage à la barquette suivante. «Dans ces temps de guerre, c’est facile de tomber dans un état de paralysie en regardant les informations. J’avais besoin d’être volontaire pour sortir de cet état», explique Gaby, en tendant une boîte à d’autres bénévoles. Derrière, des haricots mijotent dans de grandes marmites.

Soraya aide à la cuisine pour la première fois, elle aussi assignée aux salades. «Nous avons une terre qui offre des produits de bonne qualité. C’est important de soutenir ceux qui les cultivent et de les utiliser de la meilleure manière possible, afin de créer un écosystème qui aide tout le monde dans la société», souligne la jeune femme. Gaby rebondit : «C’est aussi une question de dignité. Recevoir un repas est un peu dénué de dignité parce qu’on devient un bénéficiaire.» Recevoir des aliments de qualité «peut rendre les choses un peu meilleures», croit-elle.

Nation Station compte sur plusieurs dizaines de bénévoles, en temps de guerre, pour fabriquer et distribuer les repas à travers Beyrouth. © Amélie David/Vert

À l’extérieur, les équipes préparent les cartons de livraison. Nation Station travaille notamment avec l’épicerie solidaire Dikken el-Mazraa, dans le quartier de Basta, lui aussi frappé par des bombardements en 2024. Son fondateur, Karim Hakim, vient de livrer des bananes et des salades. «En temps de crise, notre travail consiste à encourager les cuisines et les initiatives sociales à s’approvisionner auprès de petits producteurs locaux. Malheureusement, c’est souvent le cas, les grosses institutions humanitaires s’approvisionnent auprès de distributeurs étrangers…», observe l’ancien professeur d’histoire.

Cette alternative a été mise en place à la suite de la précédente escalade en 2024, qui a fait plus de 4 000 mort·es, 16 000 blessé·es et plus d’un million de personnes déplacées : d’une part, Dikken el-Mazraa achète aux petit·es producteur·ices et revend leur production aux cuisines sociales à un prix subventionné. D’autre part, l’épicerie distribue des paniers aux déplacé·es.

Ce jour-là, Karim Hakim apporte des salades provenant d’une ferme en transition à Ghazié, près de Saïda, dans le sud du Liban. «Nous vendons aux cuisines sociales à perte et ces pertes sont couvertes par les donations», explique le gérant de Dikken el-Mazraa.

«Faire partie de cette chaîne de solidarité, c’est dans nos valeurs»

Jointe par téléphone, l’agricultrice Nour Nahouli confirme l’importance de ce soutien : «Tout ce qui ne peut plus être vendu dans la banlieue sud devient un surplus. Je suis heureuse que ma récolte soit utilisée dans ces cuisines. C’est important que nos produits fassent partie de cette chaîne de solidarité.»

Un peu plus loin, un camion s’arrête devant la cuisine. Des caisses de choux, de choux kale et de carottes sont déchargées par l’association Buzuruna Juzuruna, qui approvisionne une dizaine de cuisines solidaires à travers le pays. «Vous avez eu un retour sur le kale ?», lance au chef de la cuisine Marwan Sarout, franco-libanais et membre de l’association. Quelques jours plus tôt, celui-ci a tenté une soupe avec ce légume encore peu courant dans les menus distribués. En une semaine, «Buju» a déjà distribué 1,2 tonne de produits de son jardin : boulghour, lentilles, pois chiches et petits pois.

L’association fonctionne comme une Amap (Association pour le maintien d’une agriculture paysanne) : le mardi, ses membres distribuent les paniers de légumes à Beyrouth. «Faire partie de cette chaîne de solidarité, c’est dans nos valeurs. Nourrir les gens, c’est notre travail ; nourrir les déplacés, c’est quelque part la souveraineté alimentaire du Liban», continue Marwan Sarout. Le drone est parti, un avion israélien le relaye dans le ciel. Après avoir ordonné l’évacuation de plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth, l’armée israélienne vient de larguer ses premières bombes.

La camionnette de Buzuruna Juzuruna repart vers Hamra, à l’ouest de Beyrouth, où nombre de déplacé·es se sont installé·es dans des écoles, des hôtels ou des immeubles abandonnés. Dans le quartier, plusieurs initiatives ont vu le jour. Le restaurant Raseef distribue près de 700 repas par jour : «Aujourd’hui, on ne nous donne pas la même quantité qu’avant [en 2024, lors de la crise humanitaire, quand la cuisine soutenait aussi les déplacé·es, NDLR]. Donc ce que nous apporte Buzuruna Juzuruna est précieux. Et si c’est biologique, c’est encore mieux pour la santé», explique le Libanais, qui accueille sa famille déplacée de la banlieue sud de Beyrouth.

Marwan Sarout, responsable financier de Buzuruna Juzuruna, décharge les légumes cueillis le matin même par les employé·es de cette ferme éponyme de la Bekaa. © Amélie David/Vert

Dans les rues de Hamra, la circulation diminue peu à peu. Le soleil glisse derrière les immeubles. L’heure de l’iftar approche, ce repas de rupture du jeûne pour les musulman·es qui observent le ramadan. Parmi les repas préparés dans les cuisines solidaires, certains seront livrés sur la plage publique de Beyrouth, où plusieurs dizaines de familles déplacées ont trouvé refuge.

Le lendemain, dans la nuit du 11 au 12 mars, alors que les frappes israéliennes s’intensifiaient dans tout le pays, un drone a tiré trois missiles sur cette plage. Au moins huit personnes ont été tuées.

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