Le ciel est menaçant au-dessus de Ramieh, dans le sud du Liban, en ce samedi de février. Les nuages sont lourds et gris ; le vent se lève et annonce la tempête. Pour Fadel Saleh, là n’est pas la plus grosse menace. Au loin sur la colline, des lumières blanches scintillent : il s’agit d’une des bases de l’armée israélienne, juste derrière le mur qui sépare Israël et le Liban, construit en 1948. «Je vous amène faire un tour pour vous montrer mes terres, mais nous ne restons pas plus d’une heure, deux heures maximum», avait lancé l’agriculteur lorsque nous l’avions retrouvé dans la ville côtière de Tyr, à 33 kilomètres de là, où il est déplacé avec sa famille.
Devant sa maison de Ramieh, qui n’est plus que ruines, Fadel Saleh soupire avant de s’allumer une cigarette. Le paysan marche dans les décombres, et tente de garder son équilibre sur ce sol décharné par la guerre : ici, des amas de béton ; là, ce qui reste de la gazinière. Il ramasse une plante déracinée : «Tout est devenu jaune maintenant…» Pour lui, aucun doute : c’est la conséquence directe des dernières attaques de l’armée israélienne contre l’environnement.

Début février, des avions militaires israéliens ont aspergé du glyphosate, un puissant herbicide, à des concentrations très élevées sur une distance d’environ 18 kilomètres et une largeur de 300 à 500 mètres, soit une superficie estimée entre 5 et 6 kilomètres carrés. Les tests de sol réalisés par l’armée libanaise après l’opération ont montré des niveaux 20 à 50 fois supérieurs à ce qui est normalement utilisé en agriculture.
« Probablement cancérogène pour l’Homme »
Au Liban, les agriculteur·ices utilisent un litre de glyphosate pour 200 litres d’eau, qu’elles et ils pulvérisent directement sur la zone à désherber. En Europe, les doses agricoles courantes représentent entre 720 et 1 440 grammes de substance active par hectare, et de 1,5 à 2 kilos dans certains cas très infestés, dans le cadre d’une agriculture intensive. Il est totalement interdit en agriculture biologique.
Le glyphosate, développé par le géant de la chimie Monsanto dans les années 1970 sous le nom de Roundup, est controversé pour ses risques pour la santé : classé « probablement cancérogène pour l’Homme » par le Centre international de recherche sur le cancer, il peut également être toxique pour la vie aquatique. «Pour tous les types d’herbicides et de pesticides, si on les utilise une seule fois, la nature peut s’adapter en six ou sept mois, voire en un an. Mais, si l’on répète les pulvérisations, comme Israël l’a fait à la frontière de Gaza, l’impact peut durer très longtemps, et parfois être irréversible : le sol peut être totalement contaminé, les eaux souterraines aussi…», explique à Vert Nizar Hani, ministre de l’agriculture libanais, qui se réfère au travail de Forensic Architecture et à sa documentation de l’écocide à Gaza, perpétré par l’armée israélienne. L’écocide est un crime contre l’environnement, caractérisé par la destruction totale ou partielle d’un écosystème.
Pour la députée Najat Aoun Saliba, ces attaques répétées contre l’environnement constituent bel et bien un crime. «Il existe des conventions internationales qui interdisent à toute partie engagée dans une guerre d’utiliser des substances chimiques susceptibles de détruire l’écosystème», rappelle-t-elle. Le Protocole additionnel aux Conventions de Genève (articles 35 et 55), la Convention sur l’interdiction des armes chimiques et la Convention ENMOD en font partie : ces textes bannissent l’utilisation de techniques de modification de l’environnement à des fins militaires. Le Statut de Rome, le traité international qui a fondé la Cour pénale internationale, qualifie de «crime de guerre» les attaques causant «des dommages étendus, durables et graves à l’environnement naturel».

Le gouvernement libanais a annoncé son intention de déposer une plainte auprès des Nations unies. Fin janvier, les mêmes faits ont été rapportés par des agriculteurs de la région de Quneitra, au sud de la Syrie, comme l’indique France 24. «En plus de cela, lorsque le glyphosate est mélangé à des agents tensioactifs [des molécules «intermédiaires», qui permettent à des substances normalement séparées de se mélanger, NDLR] et à d’autres substances salines afin de pouvoir être dispersé depuis un avion, le tensioactif lui-même est également toxique. Cela entraîne des dommages encore plus importants et cumulés pour l’écosystème», ajoute Najat Aoun Saliba, chimiste de profession.
600 bâtiments résidentiels détruits
Plusieurs habitant·es et agriculteur·ices du sud du Liban ont rapporté que l’armée israélienne avait déjà pulvérisé des substances chimiques, sans pouvoir vraiment les identifier. En raison d’un manque de sécurité, aucune analyse n’a été réalisée. Les soldats israéliens «ont pulvérisé au début de l’escalade [en septembre 2024, après l’attaque des bipeurs, NDLR], et de nouveau à la fin, une fois la guerre terminée [en novembre 2024]. Ils font cela pour que personne ne puisse rester, pour établir une zone tampon», analyse le maire de Ramieh, Abbas Ali Issa.
D’après lui, tous les habitant·es de la localité vivent de la terre : de la culture du tabac et des olives, en grande partie. Ici, la majorité des terres agricoles a été bombardée ou ravagée par les bulldozers israéliens lors des invasions terrestres pendant la guerre (débutée en octobre 2023), ainsi qu’après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, le 27 novembre 2024. Plus de 600 bâtiments résidentiels ont été détruits. «Des familles sont retournées pour planter du tabac depuis le cessez-le-feu», explique Hussein Saleh, membre de la municipalité. Mais elles ont été menacées et des bombes sonores sont tombées à proximité d’elles. L’armée israélienne ne veut pas que nous retournions sur notre terre, mais nous essayons.» À l’image de Fadel Saleh qui, malgré la peur, avance un peu plus dans le champ autour de sa maison.
Des oliviers se tiennent encore debout, mais les feuilles ont commencé à jaunir. Le père de cinq enfants ramasse quelques branches de za’atar, un thym sauvage très important dans la cuisine régionale. «Le cumin, le thym : tout a été arrosé par l’herbicide, sans distinction…», continue l’homme qui prend soin de sa terre natale, comme l’ont fait son père et son grand-père avant lui.

Fadel Saleh a aussi vu ses bêtes mourir. Aujourd’hui, le bourdonnement des abeilles s’est tu. Il a pu sauver 60 des 120 ruches qu’il possédait avant la guerre, qui lui rapportaient environ 10 000 dollars par an, soit un peu plus de 8 400 euros. «Le glyphosate brûle la terre, l’herbe, les plantes, les fleurs… Mais c’est aussi cela que les abeilles butinent. Les survivantes vont être touchées par ces attaques…», ajoute le paysan, qui explique cultiver sans pesticides ni produits chimiques. Dans son jardin de désolation, seul un amandier s’est orné de petites fleurs roses et blanches, synonyme d’espoir.
«Nous voulons juste vivre, rien d’autre»
Fadel Saleh redescend vers la route ; il désigne d’autres endroits jaunis en raison des attaques. Comme sa maison et celle de ses voisins, le reste du village a été intensément bombardé. Au bas, les oliviers centenaires ont été brûlés, d’autres déracinés puis coupés, quand ils n’ont pas été arrachés et emportés de l’autre côté de la frontière, comme l’affirme l’agriculteur.
Voilà plus d’une heure que nous sommes ici, il est temps de regagner la sortie du village. Malgré toutes les mesures de sécurité, les habitant·es des environs ne sont jamais tranquilles et craignent une attaque. Sur la route qui nous ramène vers Tyr, aux abords du village de Debel, une petite camionnette rouge déboule. Ibrahim et Fatma Awada sont agriculteur·ices à Aïta El-Chaab, un village à une poignée de kilomètres d’ici. Mi-février, l’armée israélienne y a tué un employé de la municipalité lors d’une opération terrestre.
«Cette année, je ne pourrai pas planter. Ils nous ont asphyxiés», lance Ibrahim Awada, qui n’a plus accès à ses terres proches de la frontière. Pour subvenir à ses besoins, le couple a ouvert une petite épicerie. L’agriculteur enrage : «Qui veut aller là-bas maintenant, sur les collines, ramasser les herbes sauvages ?»
Ibrahim et Fatma Awada remontent dans leur voiture pour se diriger vers Tyr, où elle et il se sentent désormais en sécurité. Avant de reprendre la route, le quinquagénaire se retourne : «Nous voulons juste vivre, rien d’autre.» Fadel Saleh jette un dernier coup d’œil vers son village. Il souffle : «Le plus important, c’est la sécurité !» L’agriculteur implore Dieu et la communauté internationale d’intervenir en leur faveur : «Si nous avons la sécurité, nous retournerons sur nos terres et nous la cultiverons encore. Nous la réparerons, nous planterons de nouveau.»
La ministre de l’environnement n’a pas eu le temps de répondre à nos questions, et l’armée israélienne n’a pas donné suite à nos demandes d’entrevue.
Ce reportage a été réalisé avec l’aide d’Assya Sawaya.
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