Route du Rhum : Alexia Barrier, première femme à bord d’un trimaran géant, naviguera en solo mais avec la science

Rhum raison.
Ce dimanche, la skippeuse prend le départ de la célèbre course transatlantique depuis Saint-Malo (Ille-et-Vilaine). Elle embarque des instruments scientifiques pour contribuer à la protection des océans. Vert l’a rencontrée.
Le 12 octobre 2026 dans le port de Brest (Finistère). La navigatrice Alexia Barrier sur son trimaran géant, l’Idec Sport-CIC. © Clément Gousseau/Vert

Ce lundi d’octobre, on la retrouve emmitouflée dans son ciré gris, longeant la digue Florence-Arthaud sous la pluie et la grisaille de Brest (Finistère). Alexia Barrier tente d’avancer sur les planches de bois glissantes avec une trottinette électrique récemment achetée. «De base, je suis contre ce genre de machin, reconnaît-elle. Mais 1,5 million de personnes sont attendues à Saint-Malo, ça va être l’enfer pour se déplacer.» C’est depuis ce port breton que la skippeuse s’apprête à devenir la première femme au départ de la Route du Rhum sur un trimaran géant.

Ce dimanche, elle s’élancera en effet sur la mythique course à la voile transatlantique, entre Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) et Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), dans la catégorie Ultim – qui regroupe les plus grands trimarans au monde (des voiliers à trois coques). «Je réalise mon rêve de gosse», glisse-t-elle, émue, en montant à bord de son bateau, l’Idec Sport-CIC : 32 mètres de long, 23 mètres de large et un mât de 34 mètres de haut. «J’espère ouvrir la voie et donner envie à d’autres.»

Le trimaran Idec Sport-CIC d’Alexia Barrier, vainqueur à trois reprises de la Route du Rhum et à deux reprises du Trophée Jules-Verne. © Clément Gousseau/Vert

Il lui a fallu braver vents et marées avant de pouvoir voguer sur ce bateau, vainqueur à trois reprises de la Route du Rhum (en 2010 avec Franck Cammas, en 2014 avec Loïck Peyron et en 2018 avec Francis Joyon). «Je suis une femme et je viens de la Méditerranée. Sur le papier, j’avais zéro chance de faire un jour de la course au large.»

Cet article est en accès libre.

Je fais un don

Née à Paris, c’est à Antibes qu’Alexia Barrier prend goût à la mer, sur le petit voilier familial partagé avec des collègues de ses parents. «Quand on est enfant, c’est fascinant d’être sur un bateau.» Abandonnant le basket-ball, jugée «trop petite pour devenir championne de NBA [la ligue nord-américaine de la discipline, NDLR]», elle décroche son premier sponsor à la sortie de ses études. Elle part alors à l’assaut de sa première transatlantique, de La Rochelle (Charente-Maritime) à Salvador de Bahia (Brésil), sur un bateau de six mètres cinquante.

«Je ressens le privilège qui est le mien d’être dans l’univers de la course au large.» Une place qu’elle a conquise de course en course. Alexia Barrier a navigué avec Florence Arthaud, première Française à remporter la Route du Rhum en 1990. Participé au Vendée Globe en 2020 et terminé à la 24e place. Bouclé le Trophée Jules-Verne début 2026, un tour du monde à la voile avec un équipage 100 % féminin.

«Chaque goutte d’eau compte»

La navigatrice ne rêve pourtant pas que de records et de performances. «J’aurais arrêté la course il y a dix ans si je ne faisais cela que pour gagner. Ce qui me motive, c’est de donner du sens à mon métier, en menant des projets scientifiques, pour la protection des océans et l’éducation.» Elle a «vite compris que [ses] bateaux de course pouvaient être des outils» pour aider la recherche océanographique. «Je suis sur l’eau presque 200 jours par an et j’observe une augmentation de la pollution : celle des macro-déchets, que l’on voit, mais aussi celle des microplastiques, que l’on ne voit pas. C’est assez catastrophique car, quand on touche à l’océan, on touche directement à notre santé.»

Sur la Route du Rhum, Alexia Barrier embarquera des instruments scientifiques qu’elle déploiera en mer, en lien avec des chercheur·euses de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer). «J’aurai un baromètre de haute précision, qui envoie en direct des données aux scientifiques. Je jetterai aussi en mer, lors de ma navigation, un profileur Arvor, un robot automatisé qui ressemble à une grande perche, mesure presque 2 mètres et pèse 20 kilogrammes.»

Dans le trimaran d’Alexia Barrier, tout a été optimisé afin de limiter les déplacements de la skippeuse, qui sera seule à bord entre Saint-Malo (Finistère) et Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). © Clément Gousseau/Vert

Cet instrument, qui va plonger à 2 000 mètres de profondeur avant de remonter à la surface, va permettre de recueillir des données sur la température de l’océan, la salinité, la pression… «Ces données sont hyper rares et précieuses. Lors de la Route du Rhum, on sort de la Manche, on passe par le golfe de Gascogne, on traverse l’Atlantique nord avant d’arriver dans les Caraïbes… Il y a une diversité de conditions météorologiques et de configurations qui sont intéressantes et pertinentes à observer.»

Toutes ces informations seront ajoutées à une base de données mondiale, «accessible à tous, mais qui va surtout servir aux chercheurs et aux étudiants». Alexia Barrier n’en est pas à son coup d’essai. Lors du Trophée Jules Verne, elle avait déjà embarqué ce type d’instruments. «Avec les données recueillies, on a pu étalonner un satellite européen [régler ses instruments de mesure pour en améliorer la précision, NDLR] qui permet d’observer l’océan. Chaque goutte d’eau compte.»

«Les enfants sont nos meilleurs ambassadeurs»

Son engagement permettra peut-être d’ouvrir la voie à d’autres navigateur·ices. «Dans la catégorie Ultim, je suis la seule à embarquer des instruments scientifiques. Cela requiert des ressources humaines et financières, d’être en lien avec des chercheurs. J’aimerais bien inviter mes petits copains à faire de même.»

Et peut-être, aussi, de faire évoluer une course dont les émissions carbone étaient estimées à 52 millions de tonnes équivalent CO2 en 2022. «Il faut qu’on soit tous conscients de notre impact, organisateurs comme navigateurs. Je refuse, par exemple, d’acheter des bateaux neufs.»

Alexia Barrier se refuse toutefois à imaginer la course disparaître. «Le sport permet de faire passer des messages, y compris pour protéger les océans, et d’avoir un impact positif sur le moral des gens. On a besoin d’amener un arc-en-ciel ou un petit rayon de soleil dans nos vies.»

Son aventure permettra de sensibiliser les enfants à ces enjeux. «Une classe de Brest a parrainé mon robot.» Un million d’autres jeunes la suivent à distance, grâce à un programme éducatif mis en place par son association, 4myplanet. «On a eu des temps d’échange avant la course. Il y en aura pendant, si je ne suis pas trop cramée, et après.»

Son objectif : «Donner envie aux enfants de protéger l’océan et de voir tout ce que cela a de bénéfique, pour leur vie personnelle, celle de leur famille et de leur entourage. Ce sont eux, nos meilleurs ambassadeurs. Sur cette planète, nous, les humains, ne sommes pas seuls. Nous avons pris beaucoup de place et nous n’en avons pas beaucoup laissé aux autres êtres vivants.»

D’une canicule à l’autre, nous oublions collectivement ce que nous avons subi. Une amnésie qui conduit beaucoup d’entre nous à élire celles et ceux qui aggravent la crise climatique.

Chez Vert, l’écologie est à la Une tous les jours et pas seulement quand il fait chaud.

Climat, biodiversité, santé et désinformation : vous pouvez compter sur nous pour rafraîchir la mémoire de tout le monde quand viendront les élections. On n’y arrivera qu’avec vous !

C'est parti