Depuis plus de deux semaines déjà, Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et ses 150 000 habitant·es ont un nouveau maire : l’insoumis Bally Bagayoko, élu le 15 mars. Du scrutin, il reste encore les affiches des candidat·es accolées à la mairie, ce lundi. La fierté aussi, pour nombre de passant·es rencontré·es, d’avoir élu celui que tout le monde appelle «Bally». «Ça fait longtemps qu’il est ici, tout le monde le connait. Il travaille beaucoup, témoigne Ahmed Mansour, 51 ans, peintre au chômage. Avant, les habitants n’avaient pas confiance dans les hommes politiques. Là, il y a quelque chose de nouveau avec Bally.»
C’est aussi ce que raconte Felixe (le prénom a été modifié), infirmière à la retraite croisée un peu plus loin sur le parvis de la basilique Saint-Denis, entre l’édifice religieux où reposent les restes des souverains français et la mairie : «Il s’est passé un truc. On n’élit pas quelqu’un au premier tour – surtout un maire noir – s’il ne s’est pas passé quelque chose chez les gens qui ont voté pour lui : ils ont l’espoir.» Elle balaye les attaques «toxiques» contre l’élu : «Les gens qui véhiculent ce genre d’informations ne veulent pas le voir là.»

Dès le soir de son élection, au micro de la chaîne d’info LCI, Bally Bagayoko a célébré Saint-Denis comme la «ville des rois et du peuple vivant» – une formule attribuée au journaliste communiste Jean Marcenac. L’extrême droite s’est empressée de tronquer la séquence et de déformer ses propos en «ville des Noirs». Une fausse information… reprise par plusieurs médias. D’autres fake news ont été lancées en ligne les jours suivants, comme l’a repéré TF1. Jusqu’à des commentaires racistes, entendus ce week-end sur CNews, la chaîne d’info du milliardaire d’extrême droite Vincent Bolloré.
En plateau, vendredi, le psychologue Jean Doridot a déclaré : «C’est important de rappeler que l’Homo sapiens, nous sommes des mammifères sociaux et de la famille des grands singes.» Le lendemain, le polémiste et philosophe Michel Onfray a prêté au maire de Saint-Denis une attitude de «mâle dominant». «On n’est pas dans une tribu primitive», a-t-il lâché.
«Ce n’est pas parce qu’on vient de Saint-Denis que nos enfants doivent être assimilés à des dealers»
À la terrasse du Café de la mairie, Alexandre (il n’a pas voulu donner son nom), responsable commercial de 43 ans, ressent «une injustice totale» et un manque de respect pour les habitant·es. «On a voté pour un maire qui a été actif pendant plus de 35 ans dans les quartiers populaires de Saint-Denis. Il n’est pas arrivé hier ! Et voilà qu’on l’assimile à un singe… C’est consternant», déplore-t-il.

Plusieurs élu·es et associations ont saisi l’Arcom, le gendarme de l’audiovisuel, et Bally Bagayoko a annoncé porter plainte. Ce lundi, interrogé sur France inter sur la manière dont ses proches vivent cette séquence, le nouvel édile a eu un mot pour «la population de Saint-Denis, qui vit très mal ce moment». «Ils sont clairement mis au ban de la société avec des propos scandaleux que nous ne laisserons pas faire», a-t-il lancé.
Autre séquence, sur BFM TV, le 19 mars. Le directeur de Valeurs actuelles, Tugdual Denis, a laissé entendre que des narcotrafiquants étaient allés chercher les électeur·ices de Bally Bagayoko et que le nouveau maire leur serait redevable. «Vous êtes dans la main de qui ?», lui a demandé le directeur du magazine d’extrême droite.
Alexandre estime qu’«on veut le délégitimer d’entrée de jeu à cause de sa couleur de peau», et que, par extension, ce sont ses électeur·ices qu’on attaque. «Ce n’est pas parce qu’on vient de Saint-Denis que nos enfants doivent être assimilés à des dealers, comme cela peut être dit sur CNews, poursuit-il. Ce qui m’a séduit chez Bally, c’est que, au contraire, il aura un suivi sur notre jeunesse, qui a besoin d’être encadrée au niveau de l’éducation.»
«Ça montre comment Saint-Denis et ses jeunes sont traités par les médias»
De nombreux médias ont relayé de prétendues «violences» commises après les victoires de maires La France insoumise en banlieue parisienne. Pourtant, aucune vidéo ne montre des scènes violentes, à l’exception de huées adressées aux maires battu·es. Ce qui n’a pas empêché des membres de la majorité présidentielle, comme Gabriel Attal, d’embrayer sur cette fake news et de dénoncer des «scènes abjectes».
Selon Adèle (le prénom a été modifié), 22 ans, étudiante à l’université et surveillante dans un lycée, «beaucoup de gens ont souffert lors du mandat de Mathieu Hanotin [le maire socialiste sortant, NDLR], qui a appliqué des politiques d’austérité et de sécurité hyper violentes».
Elle s’agace du traitement médiatique au soir de la victoire de Bally Bagayoko. «C’était un moment de liesse fou, décrit-elle. Il y avait la colère de tous ces gens, et leur joie qu’il y ait autre chose.» Elle regrette que les polémiques racistes soient restées, et pas l’image des 300 personnes venues, le 21 mars, pour assister au premier conseil municipal. «Voir des jeunes aussi nombreux dans la salle, et les traiter de sauvages alors qu’ils venaient discuter de politique… Ça montre vraiment comment Saint-Denis et ses jeunes sont traités par les médias et la classe politique», souffle-t-elle.

Professeure de sociologie à l’université Paris-Nanterre et habitante de Saint-Denis, Saskia Cousin se dit «estomaquée par la violence des attaques» contre l’élu. Elle parle de «panique identitaire». «Ces accusations et insinuations diverses révèlent l’impossibilité pour certains de penser la “normalité” de l’élection démocratique de Bally Bagayoko au poste de maire, alors que c’est le parcours logique d’un homme politique investi depuis 25 ans dans sa municipalité. L’élection serait forcément manipulée, elle aurait occasionné des violences ou générerait déjà un abus de pouvoir», observe-t-elle.
Après que Bally Bagayoko a déploré le manque de soutien du gouvernement, plusieurs ministres ont finalement réagi, ce lundi, au micro de France Inter, et ont dénoncé des «attaques ignobles» contre lui. Le maire de Saint-Denis a appelé à un grand «rassemblement citoyen pour manifester notre opposition farouche au racisme, aux discriminations et à la haine de l’autre», samedi 4 avril, à 14 heures, sur le parvis de l’hôtel de ville. Face à l’extrême droite et à sa violence, il appelle à «un sursaut».
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