Lettre ouverte

Relancer les hydrocarbures en outre-mer : une faute climatique et sociale, dénoncent des organisations environnementales

Baril est encore temps. Alors que le Sénat examine une proposition de loi pour réautoriser l’exploitation d’hydrocarbures en outre-mer, le gouvernement se divise sur un éventuel soutien. Dans Vert, une douzaine d’organisations environnementales adressent une lettre ouverte au premier ministre, Sébastien Lecornu. Elles lui demandent, ainsi qu’à l’ensemble des parlementaires, de rejeter le texte.
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Note aux lecteur·ices :

Cet article est une lettre ouverte, rédigée par des personnes extérieures à la rédaction de Vert.

Monsieur le Premier ministre, Mesdames les sénatrices, Messieurs les sénateurs,

L’examen prochain au Sénat de la proposition de loi visant à lever, dans les territoires d’outre-mer, l’interdiction de recherche, d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures soulève des risques climatiques, environnementaux et économiques majeurs. Nous vous demandons solennellement de vous y opposer et de ne pas remettre en cause les acquis de la loi Hulot, adoptée en 2017.

Les difficultés économiques et sociales que connaissent certains territoires ultramarins sont bien réelles et appellent des réponses ambitieuses. Toutefois, les énergies fossiles ne constituent ni une réponse durable ni une solution crédible.

Les expériences passées démontrent que ces projets, intensifs en capital et non en main d’œuvre, génèrent peu de retombées économiques locales, tout en exposant durablement les populations et les écosystèmes à des risques environnementaux majeurs.

Cette proposition de loi soulève ainsi de profondes interrogations quant à la vision portée par ses promoteurs pour l’avenir de la Guyane, de Mayotte, et des autres territoires ultramarins, en matière de souveraineté énergétique, de protection des filières locales – notamment la pêche artisanale –, ainsi que de préservation des littoraux et des océans.

Un navire pétrolier au large de la Guyane. © Arria Belli/Wikimedia

Depuis 1968, quatre phases d’exploration ont eu lieu, réalisées par les plus grandes entreprises pétrolières au monde (TotalEnergies et Shell, notamment) sans découverte de pétrole accessible au large de la Guyane.

Après ces échecs répétés, la quête d’un hypothétique Eldorado fossile apparaît d’autant plus illusoire et décalée que l’urgence est aujourd’hui de se libérer de notre dépendance au pétrole, au gaz et au charbon, sources de vulnérabilités climatiques, géopolitiques et stratégiques croissantes.

Ainsi, fonder le développement d’une région aussi fragile sur une ressource dont l’existence est incertaine et dangereuse serait une prise de risque irresponsable, au détriment des populations et de l’avenir durable du territoire.

«Revenir sur la loi Hulot de 2017 porterait atteinte à la crédibilité internationale de la France»

Autoriser de nouveaux projets fossiles reviendrait par ailleurs à renier les engagements climatiques de la France et à s’éloigner des conclusions de la science. Aucun nouveau projet d’exploration ou d’exploitation d’hydrocarbures n’est compatible avec l’objectif de limitation du réchauffement climatique à 1,5°C.

Revenir sur la loi Hulot de 2017 porterait atteinte à la crédibilité internationale de la France. Un tel recul enverrait un signal contradictoire à ses partenaires, en particulier aux pays insulaires, parmi les plus exposés aux effets dévastateurs du changement climatique, quelques mois seulement après avoir accueilli la conférence des Nations unies sur l’océan.

Les territoires d’outre-mer concentrent une biodiversité exceptionnelle, figurent parmi les régions les plus vulnérables face au réchauffement climatique et y font déjà face, comme nous l’a tristement rappelé le cyclone Chido à Mayotte. Y relancer l’extraction fossile accentuerait leur exposition aux risques environnementaux et climatiques, et ce dès la phase d’exploration des hydrocarbures.

Un tel recul constituerait une dissonance majeure avec les défis auxquels ces territoires sont déjà confrontés. Les populations locales ne sont pas dupes et elles se sont déjà opposées au développement de ces projets, en particulier en Guyane où le projet offshore de TotalEnergies avait fait l’objet de plus de 7 000 avis négatifs lors de l’enquête publique.

Cette proposition de loi prévoit également d’abroger la loi Hulot dans les Terres australes et antarctiques françaises, un non-sens complet au vu du caractère protégé de ces territoires, qui sont des sanctuaires de biodiversité et des zones clés pour la recherche scientifique.

«Les territoires ultramarins peuvent devenir des fers de lance de la transition énergétique»

La réserve naturelle nationale des Terres australes françaises figure par ailleurs parmi les plus grandes aires marines protégées au monde et compte, avec la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie, la quasi-intégralité des eaux françaises sous protection stricte.

Enfin, la France ne produit qu’environ 2% du gaz et 1% du pétrole qu’elle consomme, même une production nationale accrue resterait plus que marginale face aux besoins du pays. Développer l’extraction en outre-mer ne permettrait pas de réduire significativement cette dépendance, qui plus est au vu des longs délais nécessaires avant d’avoir une production effective.

De plus, investir dans le pétrole enfermerait l’économie des territoires ultramarins dans un modèle basé sur les énergies fossiles, au détriment de la transition énergétique et de la lutte contre le changement climatique.

En ce sens, le contexte géopolitique, à commencer par la guerre en Ukraine, devrait être une opportunité pour accélérer la transition et non passer d’une dépendance au gaz russe à une dépendance à de nouvelles énergies fossiles.

D’autres voies existent : développer les énergies renouvelables, promouvoir la sobriété énergétique en hexagone, accélérer l’adaptation au changement climatique et soutenir des filières économiques locales durables.

En Guyane, par exemple, le mix électrique est déjà majoritairement renouvelable, montrant que les territoires ultramarins peuvent devenir des fers de lance de la transition énergétique, plutôt que d’être perçus comme des réservoirs de matières premières. Ce sont ces solutions concrètes que les populations attendent, et non des promesses fossiles aux retombées chimériques.

Nous vous appelons à faire le choix de la cohérence, de la responsabilité et de l’avenir, en vous opposant à cette proposition de loi.

Veuillez agréer, Monsieur le Premier ministre, Mesdames les Sénatrices, Messieurs les Sénateurs, l’expression de notre considération distinguée.

Organisations signataires :

Amis de la Terre France, France nature environnement, Common limits, Coordination climat, Reclaim finance, Notre affaire à tous, Bloom, 350.org, Réseau action climat, Jeunesse ambassadrice pour le climat et la biodiversité (JAC), Greenpeace France, Guyane Nature Environnement, Surfrider foundation Europe, Survie.

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