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Réautoriser l’exploitation d’hydrocarbures en France enverrait au monde «un message désastreux» : la chronique d’Anne-Claire Poirier sur RFI

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Trop fossile. Mercredi, la journaliste de Vert participait à l’émission «C’est pas du vent», sur RFI, animée par Anne-Cécile Bras. Elle est revenue en détail sur une proposition de loi pour réautoriser la recherche et l’exploitation d’hydrocarbures en outre-mer, bientôt examinée au Sénat.

Anne-Cécile Bras : Anne-Claire Poirier, vous vous demandez si la France va relancer l’exploitation pétrolière et gazière dans ses territoires d’outre-mer ?

J’ai découvert un peu par hasard qu’une proposition de loi avait été mise en ligne sur le site internet du Sénat, le 25 décembre dernier – pas vraiment au moment où on était les plus connectés, vous et moi !

Cette proposition de loi a pour objet de «lever, dans les territoires d’outre-mer, l’interdiction de recherche, d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures». Alors, tout le monde ne s’en souvient peut-être pas, mais, oui : la recherche, l’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures sont interdites en France. C’est le cas depuis la fin 2017 et l’adoption de la loi Hulot, du nom d’un «illustre» ministre de la transition écologique.

Très concrètement, la France n’accorde plus aucun permis pour rechercher des hydrocarbures depuis cette date. Les concessions qui sont encore exploitées, notamment dans le bassin parisien, prendront fin au 1er janvier 2040.

Alors, si vous avez bien retenu la date – fin 2017 –, et l’origine de cette interdiction – la loi Hulot –, vous en avez sans doute déduit que c’est une mesure qui date du premier mandat d’Emmanuel Macron. Pourquoi j’insiste sur ce point ? Parce que, huit ans plus tard, au cours du deuxième mandat Macron, ce sont – pas exactement les mêmes personnes, mais presque – des sénateurs macronistes qui ont déposé une proposition de loi pour faire machine arrière et détricoter la loi Hulot. Ils ont mis le texte à l’ordre du jour de leur niche parlementaire, le 29 janvier prochain.

C’est une «proposition de loi», donc un texte qui a été proposé par des parlementaires ; contrairement à un «projet de loi», qui aurait été déposé par le gouvernement. Sait-on si le gouvernement soutient ce texte ?

J’ai posé la question à différents cabinets ministériels, et on ne peut pas dire qu’il y a un soutien officiel du gouvernement sur ce sujet. Ce dont je me rappelle, c’est que Manuel Valls, lorsqu’il était ministre des outre-mer en 2025, a dit qu’il était favorable à une réouverture du débat sur la loi Hulot.

De gauche à droite : Igor Strauss, Lucia Muzell, Audrey Lattoni, Anne-Cécile Bras, Anne-Claire Poirier et Simon Rozé. © RFI

Il avait même dit au sénateur de Guyane qu’il serait attentif à «d’éventuelles initiatives législatives pouvant émaner des parlementaires». Or, c’est ce sénateur de Guyane, Georges Patient, qui vient de déposer la proposition de loi avec d’autres collègues.

À l’époque, la ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, avait dit que tout ça n’avait aucun sens mais, depuis, elle a été remplacée par Monique Barbut, qui n’a pas souhaité réagir sur ce sujet.

Elle dit quoi cette proposition de loi, concrètement ?

Le texte en lui-même est très court, puisqu’il y a seulement deux articles. Un premier, qui lève les interdictions créées par la loi Hulot dans l’ensemble des territoires d’outre-mer, y compris les Terres australes et antarctiques françaises. Un second, qui prévoit que la production d’hydrocarbures qu’on tirera de ces territoires sera plafonnée chaque année pour couvrir la consommation nationale, et pas plus.

Le plus intéressant, finalement, c’est l’exposé des motifs : le texte qui présente la proposition de loi et ses justifications. Là, les parlementaires nous expliquent que la loi Hulot a été adoptée à un moment où la France voulait servir d’exemple dans la lutte contre le réchauffement climatique, en devenant le premier pays à s’interdire d’exploiter ses ressources fossiles.

Mais voilà : les choses ont, je cite, «radicalement changé» depuis. La priorité, aujourd’hui, n’est plus le climat. Il s’agit plutôt d’assurer notre souveraineté énergétique en produisant notre propre énergie – fût-elle fossile – sans dépendre de l’étranger.

On pourrait donc bel et bien se remettre à exploiter des énergies fossiles en France, c’est ça que vous êtes en train de nous dire ?

On se dirige effectivement vers un important recul environnemental si la proposition de loi finit par être adoptée. Mais, qu’on se remette à exploiter des énergies fossiles en France, ça n’est pas sûr du tout !

Je m’explique : dans l’exposé des motifs, deux territoires sont jugés prometteurs pour relancer l’exploitation d’hydrocarbures. Le premier, c’est la Guyane (et son pétrole), sur le continent sud-américain. Le second, c’est l’archipel de Mayotte (pour le gaz). Dans les deux cas, les parlementaires disent : «Il y en a chez les pays voisins, donc il y en a forcément chez nous.»

Je vous passe les détails, mais les experts que j’ai interrogés ne voient pas les choses comme ça. Déjà parce que ce n’est pas évident qu’il y ait les mêmes gisements chez nous que chez les voisins. En Guyane, par exemple, TotalEnergies avait exploré, puis jeté l’éponge, avant même que la loi Hulot ne passe. Et puis, vu les faibles prix de l’énergie en ce moment, il faudrait vraiment que les découvertes soient exceptionnelles pour que des entreprises se décident à y aller.

Bref, non, le vrai recul environnemental, en fait, il est pas là. Il est plutôt dans le message absolument désastreux qu’on enverrait au reste du monde en faisant ça. Dans les négociations climatiques internationales telles que les COP, l’exemplarité de certains pays est vraiment quelque chose qui marche pour faire avancer tout le monde. On parle de leadership climatique. Quand un pays comme la France dit :«Je me prive de certaines ressources, faites-le aussi», ça peut avoir un impact.

Ce qui est sûr, c’est que, si demain on recule, les pays qui voudront se développer en utilisant leurs ressources fossiles pourront tout à fait dire : «La France le fait, donc moi aussi.» C’est vraiment dommage puisque je rappelle que, d’après la communauté scientifique, il faudrait arrêter maintenant de lancer des nouveaux projets d’hydrocarbures si on veut espérer un climat vivable. En France, comme ailleurs.

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